Les eaux troubles de François Nourissier

Avec son dernier livre, « Eau-de-feu », il racontait le calvaire que subissent les conjoints d’alcooliques. François Nourissier avait mis de côté le manuscrit depuis longtemps. Trop chaude tentative d’écriture. Peut-être la mort de son épouse a-t-elle été pour quelque chose ? Il racontait la lutte terrible contre l’alcoolisme solitaire de Cécile, celui honteux de cacher partout des bouteilles de vodka, de whisky, de gin et même d’eau de Cologne. C’était une lutte parallèle avec sa propre « Miss P. », une maîtresse qui s’était invitée et introduite dans son corps sournoisement. P comme Parkinson.

François Nourissier décrivait ainsi sa femme : « Reine esseulée, éperdue, éponge à chagrins et à liqueurs fortes ». Cures, urgences, haine, mutisme, suspicion, menaces… le lot quotidien pendant une décennie de la destruction massive qu’entraîne l’alcool. «Dernier grand écrivain au sens où on l’entend dans les manuels scolaires, c’est-à-dire jouissant d’une autorité et d’une surface sociale, François Nourissier s’applique à effacer de sa biographie l’image du notable au moment précis où, en France, la littérature a cessé d’être une grandeur d’établissement ».

Nourissier a écrit vingt-cinq livres en cinquante-sept ans et trois mille chroniques littéraires en trente-cinq ans, tel est le bilan d’un homme peu imbu de lui-même, qui ne se voyait pas génial, mais qui savait qu’il avait du style.

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"La littérature, mon cher garçon, est une affaire de passion et de santé. A Paris, les passions s'énervent et se vident. Écrire est une aventure risquée, violente, en quelque sorte athlétique. Il y faut le fond et la pointe, c'est-à-dire les qualités qu'on exige, sur le stade, pour le dix mille et pour le cent mètres." François Nourissier

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François Nourissier, jeune auteur de L'eau grise, roman incubateur de ce qui deviendra, au fil des livres, la "marque" Nourissier. Pourquoi lire aujourd'hui L'eau grise ? D'abord parce qu'il témoigne du métier d'un débutant qui creuse son chemin d'une façon spectaculaire et qui, jusqu'au bout, restera fidèle à ses engagements de jeunesse. Dès son premier roman, le jeune Nourissier a forgé son personnage type : l'homme souffrant de ce qu'il appelle un "malaise général" qui se traduit par une sensation d'enfermement contre laquelle il se refuse à lutter, moins par veulerie que par un "à-quoi-bonisme" viscéral, sorte d'hyperlucidité sur la vie. Dans L'eau grise, il s'agit de Philippe, jeune homme étouffé par un mariage qu'il subit, trop conscient qu'il n'existe pas de couple heureux, et énonçant à la fin du livre, en guise de devise : "La vie ne rebondit pas, elle coule."

Il faut enfin lire L'eau grise, roman de la crucifixion résignée et du plaisir en berne, parce que c'est une leçon de littérature pour le débutant d'aujourd'hui, qui croit que pour "dire quelque chose",
il suffit d'aligner des comportements et d'être soi-disant "authentique".
 

Vertiges frelatés de l'autofiction contemporaine qui n'ont rien à voir avec la profession de foi quasi ascétique du jeune Nourissier, qui se refuse à tromper son lecteur sous un pittoresque de pacotille. Voilà pourquoi L'eau grise est un titre-programme, avec cet emprunt à Chardonne évoquant des "profondeurs" contenant plus de vie que "le caprice des vagues", et dans lesquelles il faut plonger pour toucher la vérité. Dès son premier roman, le jeune Nourissier l'avait compris et n'allait pas changer d'un pouce sa manière de voir la littérature et sa raison d'être : une plongée en soi, scalpel à la main, pour en découdre avec les sentiments superficiellement honorables et les petites compromissions du quotidien

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Cette fausse désinvolture et cette fausse insolence offrent peu de ressemblance avec le cynisme d'un Roger Nimier et des « hussards » qui firent la littérature des années cinquante, dont François Nourissier se trouve pourtant le contemporain. L'homme n'est pas celui des départs sans retour ou des engagements définitifs. Une certaine mesure, doublée d'une certaine prudence, le retient au seuil des chemins sans issue. Ses doutes et ses incertitudes deviennent prétexte à phrases, ses ébranlements et ses tergiversations se font trame à tisser les mots. Est-ce alibi à une difficulté d'être ? Est-ce pure vocation ? Son amie Edmonde Charles-Roux penche pour la deuxième hypothèse. « Mon courage, déclare-t-elle, aura été de l'avoir souvent applaudi. C'est qu'avec le temps j'avais fini par comprendre que la futilité de ses volte-face faisait partie du jeu et que de s'accorder des manies, faire l'homme de cheval puis tourner les talons aux prestiges de l'équitation, se livrer corps et âme aux vertiges de la vitesse, parler avec une admiration têtue des mérites d'un cabriolet de sport, puis avec mépris « des petits marlous à voiture géranium », consacrer un mois à l'étude du ski et affirmer qu'il n'y a d'inspiration que sur les cimes, fuir la neige et simuler une soudaine attirance pour le sable des plages, témoigner aux vieux écrivains réprouvés, aux proscrits une admiration sincère, être le premier à leur rendre justice, en un mot les aimer au point de s'écrier : « Mes vieillards me comblent... », et de la même voix : « Ah, je ne voudrais pas me sentir un étranger, en exil dans une nation rajeunie, riche, etc. Défaitiste en somme », vanter l'internationalisme et les charmes cossus de la Suisse, s'y établir, jouer à l'apatride et soudain n'envisager d'autre lieu de bonheur que la plus éloignée, la plus oubliée des provinces françaises, libérer une envie insolente de boire et laisser entendre que le dry martini est le seul moyen dont on dispose pour échapper à la léthargie, et vivre ainsi, la tête brumeuse, jusqu'au sursaut qui conduit à pas essoufflés vers la pesée matinale et la certitude qu'il n'y a de véritable équilibre pour l'homme de lettres que dans la pratique régulière du sport, bref, à mieux le connaître j'avais fini par comprendre que cette manière de se jeter sur « n'importe quoi qui fût très rapide et éblouissant », enfin que ces différentes façons de passer à l'ennemi étaient la méthode inventée par François Nourissier pour ne jamais trahir la littérature.»

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