La liberté des mers de Pierre Réverdy (extraits)

L'Or du temps

Une main fermée sur le vent. Les cinq doigts plissant la lumière, elle tient la pièce d'or ardente qui l'éclaire.
On cherche le dessin au sens de la raison. Le reste est mieux caché aux coins de la maison et dans les replis de la tête, de la bouche qui souriait derrière les barreaux qui gardent la fenêtre.
Chef d'oeuvre vide qui roulait, actif dans l'infini et le temps qui s'arrête.
Un rayon de soleil déchire la nuée mais l'ombre de l'oubli est déjà toute prête.

Profil céleste

L'ombre descend tout à coup dans les rayons des branches. Les toits glissent sans bruit sous la même fraîcheur. Des rires de bonheur coulent de la fenêtre et la clarté revient, du mur jusqu'au front de la tête et des arbres, dans l'angle où se croisent des lignes de couleur.
Dans la lumière tendre où l'avenir se cache, il y a un souvenir qui tourne, s'arrête et me menace. Puis le profil d'en haut s'abat sur l'horizon, écrase mon désir et prend toute la place. Quand même, il faut partir.

L'esprit dehors

Les mains s'étirent sous la lampe où le papier blanc se déploie, où le tranchant de l'abat-jour coupe les têtes. Dans le seul coin de cette salle où la clarté remue on entend quelquefois la pendule qui bat. Personne n'oserait entrer dans ce silence.
On craint pourtant le bruit du doigt cherchant dans le secret les lignes de la porte. Au débouché funèbre de la nuit, quelqu'un passe en criant dans la rue qui s'efface.
Murmures sans écho, chagrins de trop grand poids, la plume grince tard sur la feuille du livre, comme le vent rugueux sur la pente du toit.

Le nom de l'ombre

La vitre où quelques gouttes de rosée brillent encore, s'est brisée. Sous la lampe, le livre s'est ouvert sur une page blanche et l'ombre descendue du toit s'est arrêtée. Elle est bien plus grande qu'un homme. Et dans la chambre basse où l'éclair est passé, une lumière sans pétales tremble encore un peu sur sa tige.

Sans entrer

Derrière la porte sans vitres, deux têtes de remords s'encadrent dans un sinistre jeu de grimace amicale. Et par l'autre porte entr'ouverte - celle qui les protège assez mal de la nuit - on aperçoit le rayon où s'alignent les livres, où se réfugient les rires et les mots des veillées sous la lampe, sous la garde d'un très vieux portrait – menaçant de son éternel sourire équivoque.
Et tout s'étouffe et s'assoupit en attendant le réveil, la lumière et la vie, et, plus que tout, la fin de l'effroyable rêve.

Clair mystère

Par-dessus le portique où s'enroule la treille et où chante l'oiseau. A la fenêtre où se dressent une tête et un buste immobiles. Derrière le mur qui penche et l'air qui s'éblouit, un œil à demi clos qui attend le signal.

Dernière marque

Ces mains qui n'imitaient aucun signe ni geste, sans que l'on pût imaginer pourquoi, allaient s'ouvrir sur la terrasse.
Ces mains blanches, dont les doigts parlaient, en vous touchant d'un baiser mal posé, s'envolèrent. Elles gardaient l'empreinte ancienne et rose d'une inoubliable brûlure.
Les mains étaient cachées dans les cheveux défaits qui couvraient à demi les épaules. Et des larmes d'orgueil, de remords et peut-être de sang s'écoulaient lentement sur la pointe des pieds de la veilleuse

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