Jeté à la face de "la vieille" littérature, "Le Nouveau Roman" sans nerfs de Robbe-Grillet

Alain Robbe-Grillet, académicien, écrivain, et cinéaste, est décédé il y a cinq ans hier, 18 février.

Le Nouveau roman est un mouvement littéraire du XXe siècle, regroupant quelques écrivains appartenant principalement aux Editions de Minuit. Le terme fut créé, avec un sens négatif, par le critique Emile Henriot dans un article du journal Le Monde du 22 mai 1957, pour critiquer le roman La jalousie, d' Alain Robbe Grillet. Le terme sera exploité à la fois par des revues littéraires désireuses de créer de l'événement ainsi que par Alain Robbe-Grillet qui souhaitait promouvoir les auteurs qu'il réunissait autour de lui, aux Editions de MInuit, où il était conseiller éditorial. Il précède de peu la Nouvelle Vague qui naît en octobre de la même année.

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Robbe-Grillet s'illustre avec son premier grand roman Les Gommes, qui parait en 1953.

Il travaille également pour le cinéma, notamment sur le scénario de L'Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais en 1961.

"Pas de "curiosité" particulière pour Alain Robbe-Grillet et son goût pour regarder mûrir une banane trop longuement pour illustrer son angoisse devant le vieillissement et son explication pour avoir fait revivre un personnage mort dans l'un de ses films en disant qu'il s'agissait de fiction et que le mort était un acteur. Je n'ai pas lu son dernier livre "La reprise" qui reprend l'ensemble de son œuvre. J'avais commencé Les gommes, sans le finir. Il me reste quelques vagues souvenirs de "La jalousie " que je n'ai pas envie de relire. Il y reprend une situation usée : le mari, la femme et l'amant. Le lecteur doit être actif, tenter de comprendre les non-dits. La description y perd sa fonction référentielle : elle n'a plus pour but de planter un décor, elle devient le reflet de la vision déformée d'un personnage déséquilibré et acquiert une fonction narrative. Le titre joue sur deux sens du mot «jalousie » : la jalousie d'un mari anonyme qui épie sa femme A... et l'ami qu'elle reçoit, Franck, selon lui son amant ; et la jalousie à travers laquelle il les observe dans cette maison coloniale".


robbegrillet4.jpgLes démonstrations de Robbe-Grillet, du roman au cinéma
ou la recherche du "présent perpétuel"

1 – Le Nouveau Roman est moderne, il est représentatif d’une société réifiée, où les êtres humains sont devenus de simples choses parmi d’autres.
2 – Le Nouveau Roman est une forme fictionnelle en accord avec la phénoménologie, qui refuse toute réalité référentielle à la « vie intérieure » et veut aussi nous délivrer de tous les réflexes culturels qui nous séparent de la réalité.
3 – Le Nouveau Roman est la recherche aventureuse d’une nouvelle forme de discours, différente de la narration avec personnages propre au roman « balzacien ».

En fait, l’originalité des romans de Robbe-Grillet se résumerait peut-être à la volonté de rapprocher autant que possible le roman du cinéma, conçu par Robbe-Grillet comme l’art du « présent perpétuel ».

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«La tache commence par s'élargir, un des côtés se gonflant pour former une protubérance arrondie, plus grosse à elle seule que l'objet initial. Mais, quelques millimètres plus loin, ce ventre est transformé en une série de minces croissants concentriques, qui s'amenuisent pour n'être plus que des lignes, tandis que l'autre bord de la tache se rétracte en laissant derrière soi un appendice pédonculé. Celui-ci grossit à son tour, un instant ; puis tout s'efface d'un seul coup. Il n'y a plus, derrière la vitre, dans l'angle déterminé par le montant central et le petit bois, que la couleur beige-grisâtre de l'empierrement poussiéreux qui constitue le sol de la cour.
Sur le mur d'en face, le mille-pattes est là, à son emplacement marqué, au beau milieu du panneau. Il s'est arrêté, petit trait obliqué long de dix centimètres, juste à la hauteur du regard, à mi-chemin entre l'arête de la plinthe (au seuil du couloir) et le coin du plafond. La bête est immobile. Seules ses antennes se couchent l'une après l'autre et se relèvent, dans un mouvement alterné, lent mais continu. A son extrémité postérieure, le développement considérable des pattes — de la dernière paire, surtout, qui dépasse en longueur les antennes — fait reconnaître sans ambiguïté la scutigère, dite «millepattes-araignée», ou encore «millepattes-minute » à cause d'une croyance indigène concernant la rapidité d'action de sa piqûre, prétendue mortelle. Cette espèce est en réalité peu venimeuse ; elle l'est beaucoup moins, en tout cas, que de nombreuses scolopendres fréquentes dans la région.
Soudain la partie antérieure du corps se met en marche, exécutant une rotation sur place, qui incurve le trait sombre vers le bas du mur. Et aussitôt, sans avoir le temps d'aller plus loin, la bestiole choit sur le carrelage, se tordant encore à demi et crispant par degrés ses longues pattes, tandis que les mâchoires s'ouvrent et se ferment à toute vitesse autour de la bouche, à vide, dans un tremblement réflexe.
Dix secondes plus tard, tout cela n'est plus qu'une bouillie rousse, où se mêlent des débris d'articles, méconnaissables. Mais sur le mur nu, au contraire, l'image de la scutigère écrasée se distingue parfaitement, inachevée mais sans bavure, reproduite avec la fidélité d'une planche anatomique où ne seraient figurés qu'une partie des éléments : une antenne, deux mandibules recourbées, la tête et le premier anneau, la moitié du second, quelques pattes de grande taille, etc...
Le dessin semble indélébile. Il ne conserve aucun relief, aucune épaisseur de souillure séchée qui se détacherait sous l'ongle. Il se présente plutôt comme une encre brune imprégnant la couche superficielle de l'enduit. Un lavage du mur, d'autre part, n'est guère praticable. Cette peinture mate ne le supporterait sans doute pas, car elle est beaucoup plus fragile que la peinture vernie ordinaire, à l'huile de lin, qui existait auparavant dans la pièce. La meilleure solution consiste donc à employer la gomme, une gomme très dure à grain fin qui userait peu à peu la surface salie, la gomme pour machine à écrire, par exemple, qui se trouve dans le tiroir supérieur gauche du bureau… »

La jalousie
 extrait


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Pour un Nouveau Roman, qui paraît en 1965, recueille tous les bénéfices du scandale. Sous des airs d’iconoclaste, Robbe-Grillet y présente en réalité un bilan de ce qui se recherche alors dans le domaine de l‘écriture romanesque. Une manière de relier le roman français contemporain avec les grandes figures de la modernité littéraire, Joyce, Kafka, Faulkner, Gide, et surtout Flaubert, l’écrivain de référence de la pure littérature, le romancier qui rêvait de pouvoir écrire « un livre sur rien ». Mais il le fait sur un tel ton, avec une telle habileté à grossir le trait et à manier les paradoxes, une telle capacité aussi à occuper les bons créneaux médiatiques et à y adapter ses discours qu’il se transforme en chiffon rouge agité devant tous les traditionalistes de la littérature. Pourtant, si Robbe-Grillet démolit au canon les formes littéraires qu’il considère irrémédiablement vieillies ou usées, il se garde bien d’édicter des lois, de proposer des modèles. Il s’agit, écrit-il, de soutenir « tous ceux qui cherchent de nouvelles formes romanesques, capables d’exprimer (ou de créer) de nouvelles relations entre l’homme et le monde, tous ceux qui sont décidés à inventer le roman, c’est à dire à inventer l’homme ». Rien de révolutionnaire ; rien qui ressemble, même de loin, à la dictature exercée par Breton sur le surréalisme : Robbe-Grillet ne dirige que ses propres livres. Néanmoins, on en fait une figure de terroriste des lettres, de chef d’écrivains-malfaiteurs bien décidés à ruiner le roman français, à l’intérieur des frontières comme à l’extérieur.

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