Jean-Marc Reiser, un homme libre

Pour Mémoire

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Reiser Biographie, par Jean-Marc Parisis, éditions Grasset, 1995
(réédition de la biographie en 2003 - couverture ci-dessus)

Reiser forever, éd. Denoël Graphic, 2003
(collectif de dessinateurs dirigés par Jean-Marc Parisis)

L'album des 145 histoires parues dans Pilote entre 1967 et 1972,
sous le titre Les années Pilote est préfacé par Jean-Marc Parisis



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Reiser....

A l'horizon


par Jean-Marc Parisis (2010)

Pourquoi en revient-on toujours à Reiser, mort jeune et beau, à 42 ans en 1983 ? Pourquoi nous hante-t-il toujours ? Parce qu’il mit dans son oeuvre beaucoup plus que de l’humour, parce que sous l’onde de sa méchanceté s’agitaient des courants d’une bonté et d’une profondeur inouïes, parce que cet ange qui avait la nausée répétait, recueilli et joyeux : « Je dessine le pire parce que j’aime le beau ». Un dessinateur donc, et l’un des plus grands, évidemment, mais aussi un sociologue, un moraliste, un inventeur, un poète, un visionnaire.

Tout a commencé en 1941, dans une Lorraine annexée par les Allemands.
Une mère, femme de ménage ; un père, inconnu. A six ans, il est placé en nourrice chez des paysans normands, dans la picaresque proximité des hommes et des animaux. Il s’en souviendra quand il s’agira d’illustrer le génie de la débrouille écologique et la bestialité de la vie moderne.

De retour à Paris au début des années 50, il mène une vie de prolétaire avec sa mère, de garnis en hôtels miteux. Il connaît la pauvreté, l’humiliation. Il s’en souviendra aussi ; dialectiquement, il sera toujours du côté des humbles, des parias, des incompris. A 17 ans, ses crobards sont refusés par la presse parisienne, il faut dire qu’ils sont assez moyens, Reiser n’est pas encore reiserien.

A la fin de années 50, il tape dans l’oeil de François Cavanna, qui va diriger la rédaction d’Hara-Kiri. C’est dans ce mensuel « bête et méchant » que Reiser va exploser dans les années 60, acérer son trait de lumière, inventer une prose graphique rageuse et surfine, immunisante contre la bêtise, directement branchée sur les synapses de l’idéal. Il mettra ensuite son génie au service de Charlie-Hebdo pour décaper et transcender tout ce qui bouge : les hommes et les sous-hommes politiques, les supernanas qui luttent pour leurs droits, les vacanciers immondes, les gamins brimés et malins, les vioques, les racistes, les viragos, les filles de l’air, les urbanistes concentrationnaires, les écolos bouffeurs de carottes, et bien sûr les jeux du sexe et du hasard. Au magasin de ses personnages, tout le monde ou presque connaît son bouffon mythique Gros Dégueulasse ou sa souillon nicotinée baptisée Jeanine, mais ils ne sont qu’un échantillon de son infernale et prodigieuse comédie humaine.

Il dessinait en démiurge, faisant souffler le vent dans les jambes des idées. Artiste à sa manière, toujours nuancé, imprévisible, moderne dans la divulgation des pensées, il disait : « Mes expos, ce sont mes pages de © Reiser - Glénat journaux. » Et dans ses pages, il captait les rayons du monde comme il va et comme il ne va pas. Ses dessins sur l’énergie solaire et les éoliennes sont prophétiques, ils nous éclairent aujourd’hui. Ses planches sur la pollution, les névroses et les catastrophes urbaines, mais aussi sur la guerre des sexes, sont également oraculaires. Il avait à peu près tout prévu de ce que le XXI° siècle expérimente de pire et de meilleur en sentiments comme en techniques. Et il avait choisi d’en rire, car ce dandy de l’atroce et du sublime était très courageux.

Comme Baudelaire, en homme libre, il chérissait la mer. En filant la métaphore baudelairienne, on peut aussi le voir comme un phare, dont le faisceau laser balaie toujours la nuit de nos vies. Disparu, mais si présent, il se dresse comme une vigie, nous réchauffe comme un soleil.
Reiser est à l’horizon. Je veux dire qu’il lui appartient, et qu’en matière de dessin et d’humanité, il en reste la ligne indépassable.


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«Il est allé au cimetière à pied » (il est enterré au cimetière du Montparnasse), pour reprendre le titre du numéro spécial d’Hara-Kiri à sa mort qui reprenait un de ses dessins, réalisé initialement pour Franco. Lors de son enterrement, l’équipe d’Hara-Kiri avait déposé une gerbe sur laquelle on pouvait lire : "De la part de Hara Kiri, en vente partout".

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