Jean-Louis Forain par J-K Huysmans

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Article paru dans la Revue Ilustrée No. 82. 1 mai 1889


M. Forain eut l’inespérable chance de ne ressembler à personne dès ses débuts. Sorti de l’officine de M. Gérôme, ayant même passé, je crois, par l’atelier de M. Carpeaux, il n’eut en réalité que deux maîtres, M. Manet et M. Degas. Bien que la filiation puisse être soupçonnée dans ses premières oeuvres, qu’il signait d’un paraphe aboli, d’un L et d’un F enlacés, formant un 4, elle est devenue presque depuis longtemps problématique et quasi nulle. Il a apporté, en art, une ironique gaité de Parisien subtil, un esprit goguenard et sagace, dans le faux bon enfant d’une blague noir. C’est à cette orientation d’un esprit net et coupant, très élagué de toute chimères, que sont dues les audacieuses légendes de ses curieux dessins, des légendes qui sont parfois presque comminatoires pour les mesquines gredineries de cette fin de siècle.

M. Forain a voulu faire ce que le Guys, révélé par Baudelaire, avait fait pour son époque, peindre la femme où qu’elle s’affirme, au concert, au café, au théâtre, dans les coulisses, dans les divers salons où elle se détient et s’impose, et il a naturellement aussi peint l’éternel comparse de la grande farce, le Crevel moderne, et l’élégant jobard en quête d’un renom mondain. Personne n’a mieux que lui, dans d’inoubliables aquarelles, campé la fille contemporaine; personne n’a mieux rendu les tépides amorces de ses yeux vides, l’embûche jolie de son sourire, l’émoi préparé de ses seins, le glorieux dodinage de son chignon trempé dans les eaux oxygénées et les potasses; personne n’a plus authentiquement exprimé la délicieuse horreur de son masque rose, ses élégances vengeresses des famines subies, ses dèches voilées sous la gaiîté des falbalas et l’éclat des fards.

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Ces qualités d’observation aiguë, ce dessin délibéré, rapide, concisant l’ensemble, avivant le soupçon, forant d’un trait jusqu’au dessous, il les a apportés dans les journaux où il loge; je revois encore une planche parue, en 1876, dans la Cravache, et intitulé « L’Amant d’Amanda », une parodie du groupe « Gloria Victis », un gommeux de bois, mi-mort, la tête renversée, soutenue par une exquise femme qui tenait tout à la fois de la poupée et de la maraudeuse ; c’était une terrible et vraie merveille ! Tout le monde a feuilleté depuis ses dessins du Courier Français, du Fifre, et les lecteurs de cette Revue s’éjouissent des savoureuses « Pages modernes » qu’il leur donne, quelques-unes presque cruelles, sous leur légère grâce, le lit de mort, par exemple, et ce joueur qui tient un revolver dont il se menace sans danger, et extirpe de l’argent aux effrois amoureux d’une femme.

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En fait de livres, M. Forain n’avait jusqu’alors illustré, en de capiteuses eaux-fortes, qu’un seul volume, les Croquis Parisiens, autrefois parus dans le placard oublié d’une librairie morte. Personne n’avait le courage de s’adresser à lui pour imager un livre dont le sujet fût réellement moderne. Cette aubaine est enfin venue. Voulant sortir de l’ornière où les librairies dites de luxe s’empêtrent sans exception, depuis des ans, la maison Quantin se résolut à tenter l’experience, et elle lui demanda d’illustrer un livre sur les cafés-concerts, dont le texte fut confié aux habiles expertises de MM. Guiches et Lavedan.

Bien lui en prit, car les planches livrées par M. Forain, et magistralement interprétées par la gravure sur bois de M. Florian, sont extraordinaires ! Le notateur perspicace, le Parisien narquois, le peintre doué de la vision rare, du dessin en quête de mouvements imprévus et justes, de la couleur accomplie dans la surprise d’une lumière exacte, est tout entier dans ces douze aquarelles et ces cent vignettes imprimées dans le texte, à plusieurs tons.

D’aucunes sont d’une inconcevable alert et piquent, toutes vives, sur le papier; les faces humaines, en soucis ou en liesses. Cabotins, spectateurs, larbins, tout y passe: le poulailler où le peuple, penché le buste en dehors, se gausse, en haleinant fort et en pipant ferme; les loges réservées où les dame sourient devant des messieurs préoccupés d’affaires ; le garçon avec un front chauve et des touffes de choux-fleurs le long des tempes, qui rêve aux caustiques pourboires qu’il voudrait extirper à l’indifférence lassée des gens ; le cabot, sérieux, guindé, qui expectore, un bras tendu et ses yeux en orgeat levés vers le ciel, la chanson patriotique; l’actrice, décolletée, qui tient d’une main son éventail, et de l’autre, gantée de noir, bénit la drogue sentimentale qu’elle écoule dans le vinaigre à la ciboulette de sa pauve voix ; tout, jusqu’à l’ouvreur de portières qui s’élance au-devant des étoiles à la sortie de théâtre, tout a été surveillé et scrupuleusement fixé, par M. Forain, dans ces bonnes planches.

De cet amusant sujet, le café-concert, il a exprimé le suc essentiel comme il avait jadis, pour le raffinement des vrais artistes, concentré les pénètrantes parfums des cabinets particuliers, des promenoirs des Folies-Bergère, des salons de danse et des bars.

J. K. HUYSMANS

Louis-Henri Forain, dit Jean-Louis Forain, est né à Reims le 23 octobre 1852 et mort à Paris le 11 juillet 1931.
Il fut peintre, goguettier, illustrateur et graveur.

Il est enterré au Chesnay.

Hier, sur sa tombe, traînaient des éventails et de minuscules aquarelles délavées.
Linceul blanc


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