La Rive gauche à Paris

"La mort de Jean-Marc Roberts" par Jean-Marc Parisis

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« Depuis toute Sa Vie ».

Pour mémoire

Une chère écriture est un portrait vivant.

Marceline Desbordes Valmore.

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 Chronique littéraire de Laurence Biava

http://www.lacauselitteraire.fr/la-mort-de-jean-marc-roberts-jean-marc-parisis

Après La recherche de la couleur qui lui valut la saison dernière le 1er Prix de la page 112, Jean-Marc Parisis publie en ce mois d’octobre un livre important à la frontière du récit et de l’essai : il s’agit d’une évocation exemplaire et inégalée de l’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts, disparu en mars 2013 à l’âge de 58 ans.

Grande élégance que cette démarche que d’aucuns s’empresseront, guidés par un immanent besoin de sensiblerie et d’emphase en totale adéquation avec l’époque verbeuse, de qualifier d’hommage direct ou détourné se présentant sous la forme d’un ample exercice d’admiration : d’autres en parleront comme d’un portrait subtil, avisé, précis et dense, ne retenant sans doute que les descriptions, le caractère, le tempérament et la grandeur d’âme de Roberts où se mêlent les souvenirs de Parisis. Il serait réducteur, au-delà de l’« amitié » que Jean-Marc Parisis voue à son éditeur, de ne pas cerner ici les niveaux d’écriture, les paliers d’appréciation, de discernement, les contours d’analyse, les articulations que recèle cet opus, et qui vont au-delà de l’étrange pouvoir de l’écriture merveilleuse de Parisis et du portrait vivant qu’il dessine de Roberts, autour desquels se concentrent et se greffent goûts littéraires, goûts cinéphiles et réflexions personnelles.

Accordons donc à ce livre la place qui lui sied : ne nous gratifie-t-il pas d’une belle et noble réflexion dépouillée de fioritures sur les pouvoirs et les failles de la littérature, ainsi que sur les différentes formes d’écriture ? La mort de Jean-Marc Roberts est un livre « pour toujours » : un de ces livres-pépites qui fait vriller le cœur et qu’on ne peut refermer sans émotion. Destiné à accorder de l’attention à quelqu’un qui n’en a jamais manqué pour lui, perpétuellement amené à sonder le fond des choses, l’écrivain Parisis est généreux, pudique, se révélant entre confidences ajustées, déclarations, révélations, anecdotes… Voyons voir : ce « personnage » de Roberts l’irremplaçable, « enfant rêveur des trente Glorieuses, adolescent verlainien des années Pompidou » à qui ces mots de Baudelaire vont comme un gant, « Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels », possédait une personnalité attachante, quelque chose d’évanescent, de fougueux. Sous la plume de l’auteur, s’en dégage également un côté trublion : L’homme de la pirouette. Un boss dans son Band, moins méchant qu’inattendu, un hors la loi, pour qui « la justice était fiction », quelqu’un qui ne se défaussait pas, il s’engageait à l’instinct, et à l’affect, avec les gens qui le touchaient, « un animal », un type un peu malin, rusé

Jean-Marc Parisis raconte précisément leurs première et dernière rencontres, le style de Roberts, la personnalité, le saint patron, ses rencontres, ses livres, les rendez-vous, les déjeuners, les séances de relecture et de corrections, les coups de téléphone intempestifs : surgissent comme dans un film en noir et blanc le Pont du Temps, la rue Pierre Semard, le Théâtre de l’Odéon, La Maison, ce décor familier, où Roberts affirmait que « l’auteur est innocent, l’écrivain est coupable », où régnait ce fameux (!) esprit de famille – oui, vraiment ? – cette filiation littéraire qu’il voulait faire triompher et son Mentir-Vrai. « Chez lui, répétition ne valait pas mensonge. Il se diffractait, s’atomisait en sincérités épiphaniques » précise Parisis. Les amis du cinéma, de la chanson, du lycée Chaptal et des tout débuts font souffler un vent de nostalgie dans ce livre rare et assurent le service continu du souvenir. « Jean-Marc » toujours ponctué, toujours juste, jamais trouble, revient sur la fin, l’enterrement, la compassion du bonhomme, son œuvre, son goût pour le jeu, pour la transgression, « son sens inné de l’empathie,ce goût du suivi, pas comme les autres éditeurs, quelqu’un qui détonaitJean-Marc Roberts rénovait le décor ». Avec délicatesse, le voile se lève sur ce mystérieux attachement sur lequel le mot d’« amitié » n’ose franchement s’apposer. Ce qu’on entend chez Parisis, c’est un écho à l’espérance. Une amitié de faïence qui n’a pas dit son nom, une amitié véritable et sincère, composée de messages personnels, de musiques intimes que rien ne pourra jamais ternir. L’amitié véritable prend la forme d’une complicité non feinte. Considérée dans sa perfection, elle reste une simple idée. Et certainement un idéal dans la mesure où il est généralement impossible de s’assurer de l’égalité de chacun des deux éléments d’un même devoir en l’un comme dans l’autre. Au fil de ses ébauches et de son histoire personnelle avec son « ami » écrivain/éditeur, il me semble que Jean-Marc Parisis nous incite à nous interroger sur l’existence éventuelle d’une amitié parfaite, c’est-à-dire, sans défaillance aucune, et nous assurer de l’égalité dans les sentiments ressentis chez chacun des deux protagonistes principaux en place, de la notion de devoirs, de volonté, de la réciprocité de ces sentiments constitutifs de l’amitié, de leur répartition, de leur intensité similaire… « si un ami, c’est celui qui vous laisse être ce que vous êtes devenu, qui vous laisse parler et écrire comme vous l’entendez, qui ne vous juge ni ne vous envie, qui vous rappelle dans l’heure, si un ami, ce n’est jamais un con, alors Jean-Marc Roberts fut un ami ».

Effectivement, Modiano et François-Marie Banier peuvent bien passer en témoins pour souligner le charme éloquent de Roberts, « comme écrivain, il avait une grande intuition, un talent qui rappelait un peu René Crevel, mais il était cloué par une flèche empoisonnée qui s’appelait lucidité », persiste en fond sonore l’allitération « Jean-Marc, c’est Jean-Marc », qui revient comme un gimmick entêtant. L’homophonie du prénom et son retour évocateur régulier concèdent une connivence évidente entre les deux individus. Plus question d’opacité dans cette forme de révélation ténue, de connexion mouvementée, où s’esquisse naturellement, au-delà de leurs différences notoires, l’équivalence entre les deux Jean-Marc. Parisis, dans cette volonté d’y mêler habilement ses lectures, relit tous les livres de Roberts et là est toute la quintessence miraculeuse et rigoureuse de La mort de Jean-Marc Roberts :Samedi, dimanche et fêtes ; Affaires étrangères ; Les enfants de fortune ; Affaires étrangères ; La comédie légère ; Toilette de chat ; L’ami de Vincent ; Une petite femme ; Mon père américain ; Cinquante ans passés ; La comédie légère ; Deux vies valent mieux qu’une ; MéchantLa Prière, reviennent en boucle.

De grands passages sur l’écriture et ses prismes, sur ses manques, sur la temporalité, sur le roman, sur l’écriture, sur la littérature, sur tout ce que voulait Roberts sont subtilement définis pour dire le déni de la fin et paradoxalement la fin de l’espoir, la fin de la fiction, la notion d’évitement, la fin d’une certaine critique littéraire, la mort d’une certaine idée de la littérature et la faillite de l’imaginaire. « Roberts, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction ».

Justement, pour ne pas finir, Parisis accentue son propos en reprenant des répliques d’émissions, des citations, des extraits d’articles. Enfonçant le clou envers les deux Anastasie et Javotte (Angot/Iacub) de la littérature graveleuse à la plume mouillée d’acide, il s’exaspère d’une époque saturée d’immatérialité, d’exhibitionnisme frelaté, d’immoralité et de faux-semblants liberticides. Sont ainsi passés au crible le phénomène de rentrées littéraires, de Prix littéraires, l’autofiction selon Doubrovsky, cet indigne « objet littéraire » et puis, comme toujours, il y a cette obsession lumineuse de la mémoire, stigmate mobile et indélébile, que l’on trouvait déjà dans La recherche de la couleur – entre autres –, cette clameur de  la vie, de la mort et de la vie qui vont et viennent et bougent dans les mots. Qui possèdent toujours le goût de l’éternité, de la vérité. Le moralisme de Jean-Marc Parisis, cette façon unique qu’il a de percevoir, de sentir, d’accorder son tempo, de restituer des fragments que deux époques opposent, d’incorporer, de déplorer la perte de la matérialisation qui incarnait les années 70 – à l’égal de Jean-Marc Roberts –, d’évoquer les fantômes de ce temps révolu qui sèment le trouble et la division mais reviennent constamment se cogner à ses tempes, « Les temps avaient changé depuis ces années 70 qui l’avaient vu débuter. A l’époque, le livre était roi. Et reines, la littérature, la philosophie, les sciences sociales », de convoquer ces symboles qui s’invitent au bal du Temps d’avant, de laisser défiler Aragon, Sartre, Deleuze, Artaud, Javal, Pascal Jardin, Pasolini, Delon, Balzac, Gracq, Anders, Debord, pour baliser, corroborer, affermir, démentir, asséner, contrecarrer, contredire, est prodigieux. Parisis et son style irréprochable, impeccablement troussé, sans ratures, sans fausse notes. Un rythme d’écriture tendue qui ne faiblit jamais, enlevée. Des mots gravés dans du marbre, sertis : la vie plus forte que l’écriture. Une vision du monde contemporain extra-lucide, ennoblie par une vision quasi métaphysique de la disparition, de la fuite, de la séparation. Une distinction hors norme ou comment dire le manque en s’économisant le poids du chagrin. Le poids des mots. Préférer écrire que l’on est « déçu » au lieu de « triste », ou bien « je me souviendrai de plus en plus » au lieu de « je n’oublierai jamais » est d’une classe folle.

La mort de Jean-Marc Roberts est bouleversant d’humilité et de bonté. La vie est beaucoup plus intelligente que les hommages. Ce livre possède la grâce immaculée d’une neige de janvier. Et il s’agit d’un Devoir de Mémoire.

2013 : centenaire de la naissance d'Albert Camus, ou l'oeuvre ouverte de l'Artiste Engagé

"Je pense à Camus : j'ai à peine connu Camus. Je lui ai parlé une fois, deux fois. Pourtant, sa mort laisse en moi un vide énorme. Nous avions tellement besoin de ce juste. Il était, tout naturellement, dans la vérité.
Il ne se laissait pas prendre par le courant; il n'était pas une girouette; il pouvait être un point de repère."

Eugène Ionesco, Notes et Contre-Notes, Gallimard, 1962

Camus ne s'est jamais revendiqué philosophe, il se qualifiait bien plus aisément d’artiste :« Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées ».

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Jean-Paul Sartre et Albert Camus ont de bons rapports de 1944 à 1951 (date de L’homme révolté de Camus); à partir de cette date une querelle d’ordre philosophique et surtout d’ordre politique va les séparer définitivement.

Il y a deux phases essentielles dans la carrière de Camus:

La base de la philosophie de Camus est Le Mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde (1842) : d’ordinaire les hommes ne pensent pas à l’essence de leur vie, à leur raison de vivre; ils suivent la routine, mais il arrive un jour où ils s’aperçoivent que la vie n’a pas de sens: "Un jour seulement le "pourquoi" s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’écoeurement." Comment trouver un remède à l’absurdité de la vie, puisque Camus rejette toute métaphysique, donc tout espoir d’une autre vie et qu’il n’admet pas le suicide qui ne résout rien ? Camus en effet refuse les attitudes d’évasion : le suicide qui est la suppression de la conscience et les doctrines qui situent hors de ce monde les espérances qui donneraient un sens à la vie (croyances religieuses; l’Existentialisme chrétien).

L’homme absurde, c’est celui qui a compris que la vie est absurde. Il ne peut avoir qu’une attitude : la révolte, qui donne son prix à la vie. En effet, l’homme absurde se sent complètement libre, puisqu’il ne peut suivre les règles d’un monde qui n’a pas de sens. Et il suivra cette conduite avec passion, parce qu’il faut multiplier les expériences de liberté; ainsi la vie aura-t-elle un sens : "Je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort - et je refuse le suicide."

Pour illustrer cette philosophie de la révolte, Camus a choisi un mythe de l’Antiquité, Sisyphe, condamné à rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, pour le voir rouler ensuite au fond de la vallée par son poids, s’est rendu compte que ses efforts sont inutiles : comme l’homme absurde, il domine son destin et il se rend supérieur à la pierre qui le tourmente. Il trouve dans cette lutte stoïque sa grandeur. Donc, dit Camus, il faut considérer Sisyphe heureux

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Sous l’occupation allemande en France, il occupera une place importe dans la Résistance et devient en août 1944 rédacteur en chef du journal "Combat". En 1944 se tient un rendez-vous emblématique, le 16 juin chez Michel Leiris. Le groupe de lecture de la pièce de Pablo Picasso, Le Désir attrapé par la queue, travaille à la mise en scène. Et sont présents, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso, Simone De Beauvoir. C’est le début de l’amitié entre les deux hommes, même si Camus et Simone de Beauvoir ont eu un léger accrochage. En effet, Camus a pris la liberté de critiquer de façon ironique et explicite le costume du Castor (c’est ainsi que Sartre la surnommait) pour la pièce. Elle ne l’oubliera jamais. Simone de Beauvoir est tout de même la figure de proue du mouvement féministe, elle est l’auteur du Deuxième Sexe : la bible des femmes libres. Son intelligence n’a rien à envier à celle de son mari et elle jouit au sein de la « famille intellectuelle » de Paris d’une réputation relativement honorable. Mais cet incident n’entachera pas les relations entre Camus et Sartre. Camus fait entrer Sartre à Combat, en échange de quoi ce dernier intègre Camus à la « famille intellectuelle » de Saint-Germain-des-Prés et du Café de Flore. Le tandem a alors un poids considérable tant en littérature qu’en politique. Leur morale est alors une référence connue et reconnue.

Même si la rivalité qui se doit d’exister entre deux esprits aussi brillants semblait s’estomper, en 1947 vient la première « brouille ». Elle est causée par une critique de Maurice Merleau-Ponty (existentialiste et phénoménologue) publiée dans Les Temps Modernes, critique dans laquelle des opinions de Camus sont remis en cause.

Au delà des contingences conflictuelles entre les deux hommes, Camus continuera à militer en faveur des déshérités et des victimes de la lutte pour la liberté; il lancera en 1956 un appel aux musulmans en faveur de la trêve en Algérie et publiera, avec Arthur Koestler, des Réflexions sur la peine de mort tendant à l’abolition de la peine capitale; toujours en 1956, après les tragiques journées de l’insurrection hongroise, il invite les écrivains européens à recourir à l’O.N.U.. En 1957, il reçoit le Prix Nobel pour une "oeuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience de l’homme."

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Albert Camus élabore une philosophie existentialiste de l'absurde résultant du constat de l'absence de Dieu et de sens à la vie. La prise de conscience de cette absurdité doit être considérée comme une victoire de la lucidité sur le nihilisme qui permet de mieux assumer l'existence en vivant dans le réel pour conquérir sa liberté. L'homme peut ainsi dépasser cette absurdité par la révolte contre sa condition et contre l'injustice. Il met à profit son talent d'écrivain pour diffuser sa philosophie en adaptant la forme au sujet. Le roman symbolique et l'œuvre théâtrale sont utilisés comme moyens d'expression pour les idées et les doutes. L'auteur de "La Chute" se tourne vers un humanisme sceptique et lucide pour lequel il convient avant tout d'être juste.


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En 1942, Gallimard accepte de publier L'Etranger et le Mythe de Sisyphe. En lisant le manuscrit de L'Etranger, Jean Paulhan et les membres du comité de lecture de Gallimard ont pressenti la naissance d'un grand écrivain.
Avec l'Etranger, Albert Camus accède à la célébrité.
La critique salue en Meusault , personnage central de l'Etranger, un "héros de notre temps"
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Jean-Marc Roberts

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La Vie et rien d'autre


 Son dernier roman  "Deux vies valent mieux qu'une" est paru mi mars

Extrait
 

"Curieusement c'est à Gérard, mon voisin de chambre à la Pitié, que je pense le plus. Pour me demander ce qu'il devient après ces quelques mois, savoir s'il a une chance de s'en sortir.

Je l'ai quitté le jour de mon anniversaire, le 3 mai dernier. Gérard ne venait pas d'apprendre une très bonne nouvelle.

Nous n'aurons cessé de plaisanter et de rire pendant notre courte vie commune. Gérard allait fumer en cachette, il dévorait des palmiers géants sous vide, insistait tendrement puis lourdement pour que je les goûte. Il pétait la nuit allègrement dans son profond sommeil et recevait chaque après-midi la visite interminable de sa femme blonde, très décolorée, que j'impressionnais manifestement beaucoup. M'avait-elle googlisé ?

Mon séjour à la Pitié-Salpêtrière, 21 avril-3 mai, correspond à ma deuxième opération et donc à ma deuxième tumeur. "Deux tumeurs, tant que ça, tu es bien sûr ?" Je n'ai rien inventé, suis persuadé d'avoir entendu cette remarque, cette drôle de question. Et de me soupçonner aussitôt d'exagérer un peu. N'avais-je pas décidé tout à coup de faire mon intéressant ? C'était déjà beaucoup deux tumeurs. Surtout que je donnais parfaitement le change.

Je n'avais donc pas l'air si atteint et je continuais de tout prendre à la blague avec flegme et sarcasme. Bien sûr, je suivais docilement les traitements recommandés, chimio, radiothérapie, mais au pire, eh bien, au pire, ça ne marcherait pas, comme je l'annonçais non sans risque aux auteurs avant une rentrée littéraire. J'exerce le métier d'éditeur.

Deux tumeurs, pas de doute, je devais bien en rajouter un peu. Je minimisais tant la situation : éviter d'être plaint, protégé. La compassion m'a toujours inspiré un vilain sentiment.

Certains, je me souviens, ceux qui m'aiment surtout, me conseillaient d'écrire. Ecrire quoi, comment, sur quel ton ? Je rêvais et je rêve encore d'un livre pour s'amuser, incorrect, un livre dont on ne connaîtrait pas la fin pour une fois, histoire de changer, enfin de surprendre.

Est-ce que mon voisin Gérard pense à moi, lui ? Nous avons un an d'écart, le même goût pour les très bons bordeaux. Né à Marseille dans le quartier du Panier, Gérard - un homme particulièrement rougeaud - travaille ou plutôt travaillait comme agent immobilier en région parisienne. Nous étions en pleine campagne présidentielle et je craignais le vote FN de Gérard, son choix mêlé de dépit et de bon sens. "En même temps, ponctua-t-il après une déclaration musclée de Marinette, avoue qu'elle n'a pas tort !" Je n'avais pas relevé.

Gérard s'était étonné que je n'aie jamais même songé à acheter. Il n'est peut-être pas trop tard, me conseillait-il. Maintenant, avec mes deux tumeurs, je ne suis pas sûr que les banques me prêteraient le moindre argent.

Je ne veux rien sinon guérir.

Mon oncle Felix, calabrais, deuxième mari de ma tante Joyce et seule réelle figure masculine de mon adolescence, aura travaillé moins que moi. Il est mort à soixante-sept ans, sans doute de lassitude, un peu malade mais moins gravement. Felix avait dû renoncer à quelque chose. Je crois bien que vivre ne l'intéressait plus. Il passait ses soirées et une partie de ses nuits sur un fauteuil du salon romain devant la télé à regarder n'importe quoi, les Derrick, les vieux Colombo qu'il n'avait pas choisis. Il buvait un peu trop de Fernet-Branca et finissait par s'endormir au matin, aux premières lueurs du jour.

J'aurais pu mourir ainsi, laisser les choses filer en hommage à mon cher Felix, tout cela paraissait tellement simple.

Un matin à l'Hôtel-Dieu, tumeur 1, saison 1, mon transistor fétiche m'a réveillé avec cette information cruciale que nous livrait l'ancien régime politique de la France : nous étions plus d'un million de fraudeurs, patients, médecins, tous avions bénéficié de congés abusifs, de remboursements superflus. J'apprenais le même jour dans ce service de soins intensifs où je n'en menais pas si large que ma demande était toujours rejetée, que la sécurité sociale méfiante n'acceptait pas encore de couvrir ma pathologie à 100 %.

Immédiatement, je m'étais mis à penser à Felix, à la fraude et à la mafia calabraises. Je nous revois, lui et moi, dans les pharmacies de Reggio négocier le prix de chaque médicament. Et l'oncle Felix d'obtenir toujours gain de cause, les faveurs des laborantins, un paquet cadeau, des échantillons. Sa conclusion ne variait que sur les sommes, "Tu me réclames six mille lires, en voilà trois, tu les prends et tu me remercies."

Nous sommes en 1967, 68, 69, 70, mes quatre étés calabrais, mes seules saisons de véritable insouciance.

Je me dis qu'il n'y a rien de plus commode et tentant que d'associer le froid de l'hôpital au sable brûlant des plages du sud de l'Italie.

Nous avions tous le même âge, treize, quatorze, quinze ans. Les plus jolies filles portaient des bikinis. On les appelait due pezzi, oui, "deux morceaux". C'étaient les étés des paris, des défis. Plus faciles à gagner qu'une rémission mais tout de même.

Je me souviens d'Amalia et de Mariella, je suis sûr de les avoir aimées. Amalia davantage car elle n'a pas souhaité que je l'aime trop longtemps.

J'avais un secret, celui de garder toujours un peu de sable entre mes doigts de pieds. En rentrant le soir et même la nuit, j'adorais découvrir encore un peu de sable entre le gros orteil et l'index. Est-ce que ça ne me gênait pas ? Mais si, un léger empêchement. Assez délicieux. Le voilà mon truc, subir toujours une petite contrariété qui me pèse mais gentiment. Alibi pour repousser depuis toujours le grand livre, la vraie bonne vie. Je pense que tout cela m'assomme. Je préfère les bouts, les instants, les petites ruses des magiciens, les tours des illusionnistes.

J'ai commencé la rédaction de ce livre lors de ma deuxième tumeur donc, à la veille du match de football Italie-Allemagne. J'ai réellement décidé de m'y consacrer quand j'ai appris la disparition de Muriel Cerf des suites d'un cancer à soixante et un ans. Une colonne dans Le Monde, une chronique dans Le Point, je n'ai rien trouvé d'autre. Cette mort aura certainement agi sur moi comme un déclic.

Muriel m'évoque évidemment le début des années 1970. Sa période d'insouciance et de célébrité ne doit guère dépasser mes saisons calabraises. Je songe que Muriel aura été pour nous - je pense à Decoin, à Modiano - un modèle de beauté et de liberté.

Nous avions passé une soirée comme tant d'autres, Patrick et moi, à improviser des canulars téléphoniques. C'était notre occupation favorite.

En déguisant sa voix, Modiano parvenait à acquérir une assurance et une témérité inédites. Sa drôlerie m'impressionnait. De René Barjavel à Robert Julien Courtine, tous se laissèrent piéger.

Organiser des rendez-vous autour de Muriel nous avait paru soudain plus rafraîchissant. Jean-Pierre Rosnay, l'animateur du Club des poètes, rue de Bourgogne à Paris, se retrouvait au centre de toutes nos conversations, de ces traquenards. Pas sûr qu'ils aient fonctionné et que Muriel se soit rendue au Club.

Je l'ai rencontrée une seule fois, rue de Condé, dans les locaux du Mercure de France, son éditeur, à l'occasion de la parution de son roman Les Rois et les Voleurs dont je vanterais les charmes dans Le Quotidien de Paris. Elle m'avait pris de haut, j'avais quatre ans de moins qu'elle, en effet, et aucun succès probant. Je ne l'ai jamais revue, jamais relue. Ce printemps qui aura vu glisser Donna Summer, Robin Gibb, Brigitte Ungerer, d'autres glorioles de la même sale maladie, demeure le printemps de Muriel.

Il y a bien ce restaurant sur un quai de Seine à Paris, chez Gilda et Gildo, une brave guinguette tenue par des pingouins, tous deux spécialistes de danses acrobatiques. Mais devons-nous y croire ? Ne les ai-je pas inventés comme les histoires que je racontais le soir aux enfants quand nous vivions ensemble ? A l'Hôtel-Dieu, en soins intensifs, la morphine des premiers jours aura considérablement aidé à développer mon imagination. Dans le couloir, je distinguais sans peine des femmes plantureuses allaiter leurs bébés. Des écureuils gambadaient sur une pyramide de bouteilles d'Evian avant d'improviser un jeu de saute-mouton. Enfin, par la fenêtre, m'était proposé un fabuleux spectacle de cirque avec prise de risques, musiques tonitruantes et grandes tirades.

Les plus coriaces sont les plus intrusifs. Ils agissent de préférence par SMS avec des questions infiniment précises. Tu as maigri ? Tu as démarré la chimio ? Durée du traitement ? Ils ont préparé un protocole ? Tu as déjà perdu tes cheveux ? Casquette ou chapeau ? Tu assumes ? Et la radiothérapie, ils alternent ? Combien de séances ? Fièvre, maux de tête, nausées ?

Il est vrai que les gens à qui je révèle bravement mes soucis sont très heurtés. Réagissent-ils par peur, établissent-ils un parallèle avec leur propre sort ? Je continue - pourquoi changer ? - sur le mode humoristique qui ne m'a pas trop mal réussi. Ils ne s'attendent pas à ça. Voudraient me plaindre et s'apitoyer, bien sûr. Or, c'est interdit.

Je donne si peu l'air d'avoir été opéré deux fois en si peu de temps. J'ai compris : je ne fais pas assez malade. Je devais avoir l'air plus mal en point avant le diagnostic. "Dévasté", avait jugé sévèrement à la fin de l'été 2011 l'analyste rousse de la rue Lepic. Selon elle, j'avais raté mes vacances, elle me reprochait fatigue et surmenage mais elle écartait toute maladie. Je l'ai quittée sans explication quand elle m'a demandé mon signe zodiacal.

J'ai été privé de ma voix pendant les quatre mois qui ont suivi la première opération. Le plus étrange fut la réaction des autres, certains m'en voulaient sincèrement de ne pas me comprendre. Je me retrouvais accablé de doux reproches. Ils tempêtaient, houspillaient car je n'étais pas assez clair. Le chirurgien par mégarde avait touché puis endommagé le nerf récurrent des cordes vocales et je m'étais retrouvé terriblement handicapé. Mauriac à la fin de sa vie, certains évoquaient Haroun Tazieff. Heureusement, j'ai connu l'orthophoniste Paul Blinde.

Et puis, il y a ces messages inénarrables délivrés sur mon portable que j'écoute attentivement. Des voix de malheur, d'outre-tombe, à l'entame souvent identique : "Mon pauvre Jean-Marc, qu'est-ce que j'apprends là... !" Je ne leur réponds que par texto : Père-Lachaise, allée 23, tombe 608. Visites autorisées tous les jours de 9 heures à 19 heures.

Je ne suis pas encore mort, tellement vivant au contraire. Le moment présent est devenu le plus important, je dirais crucial. Je ne promets aucun ordre dans ces pages, je ne promets plus rien de toute façon.

Comment prévoir que je repenserais tant à mon oncle Felix, à la Calabre et aux "deux morceaux" de mes nageuses pendant cette période ?

Felix était tellement drôle. N'avait-il pas avancé de trois semaines un séjour à Paris afin d'assister à la première du Dernier Tango à Paris ? Assez négatif sur le film, il estimait que les deux amants n'avaient aimé ça qu'une fois, quand ils le font debout sans se connaître. "Après, c'est du remplissage..." Il me racontait qu'il était très lié avec Federico Fellini mais je ne les ai jamais vus ensemble. Un ponte de la Metro-Goldwin-Mayer l'aurait consulté sur les scènes les plus chaudes de Blow-Up, l'incitant à se prononcer sur les poils pubiens de Jane Birkin et Gillian Hills. Comment savoir ? C'est invérifiable.

Felix avait forcément ses têtes, surtout chez les acteurs. Jean-Paul Belmondo et David Niven étaient ainsi considérés comme des ennemis personnels. Zio se sentait agressé par la dentition parfaite de Bebel (il appelait sa bouche "le piano") et par la moustache si bien taillée du Britannique.

Felix, lui, très mat de peau, ressemblait à un Humphrey Bogart arabe. Selon son auditoire, il se prétendait tantôt radiologue, tantôt gynécologue mais n'exerçait pas. Il vivait à Rome de ses rentes calabraises dans un immeuble moderne de très bon goût que nous avions surnommé le Palazzo Rosa, et ne commença réellement à travailler qu'à la fin des années 1960.

Il caressa l'idée extravagante d'implanter sur ses terres dans le sud de l'Italie une véritable entreprise de floriculture en serres, essentiellement des roses. Et de vendre ainsi à une grande partie de l'Europe le fruit de son travail.

Il avait fallu partager assez vigoureusement avec la mafia locale plutôt dissuasive. Je me souviens d'une collection de revolvers chargés posés sur la cheminée, chaque habitant des serres prêt à dégainer, seul moyen efficace pour répondre aux explosions de voitures alentour. "Un Calabrais a toujours peur", disait Felix.

Au terme de quelques années, mon oncle avait tout revendu à l'Etat. Alors, adieu Calabre, les étés insouciants. Dès 1974-75, l'affaire était pliée. Felix est mort en juin 1985 et ma tante Joyce ne l'a jamais admis ni supporté. "On n'avait pas fini", se lamentait-elle, sa façon de justifier son chagrin et sa colère.

Drôle et méchant, oui, j'allais oublier que Felix avait jeté son dévolu sur le critique de cinéma aperçu à la télé et auteur d'un seul film, Sérieux comme le plaisir, Robert Benayoun. Analysant la laideur de l'individu, Felix affirmait que le pauvre Benayoun ressemblait à une tumeur.

Je ne regarde aucune radio, pas la moindre cicatrice. Par moments, si les médecins me fournissent - embarrassés - des explications trop précises, je m'évade, je n'écoute pas. J'ai choisi d'ignorer le principal, de ne pas savoir grand-chose donc.

Ma chance d'avoir une fille médecin me paraît inestimable. Dina m'accompagne depuis le mois de septembre dans cette sacrée aventure. Elle se tient à sa place, évidemment, comprend tout. Je l'ai vue pleurer même si j'ai aussitôt réussi à la faire rire. "On ne peut pas faire autrement", dit souvent Dina.

J'ai accumulé tant de souvenirs de coiffeur lorsque j'étais enfant aussi bien à Rome qu'à Paris près de la porte de Champerret où j'habitais, tant de rendez-vous pris de force par mon grand-père Giovanni qui m'élevait alors puis par Felix plus tard, que l'idée de perdre mes cheveux aujourd'hui me paraît tout à la fois saugrenue et désagréable.

Je me revois prisonnier de ces salons romains sommaires où il était de bon goût de couper les cheveux au bol aux garçons rebelles à tignasse épaisse.

Je n'aime pas ça, en vérité, je guette la chute la plus infime, sur l'oreiller, dans la douche et le lavabo. Je deviens chauve, j'ai dû conserver une certaine vanité - parisienne - esthétique, je ne voudrais rien voir. J'attends donc l'étape suivante avec une impatience folle : que ça repousse.

Etre aimé ne guérit pas, de rien, soulage peut-être, quand aimer nous porte tant, au contraire. Ne me suis-je pas employé avec obstination depuis mon béguin sans suite pour les baigneuses, ne me suis-je pas efforcé à être celui qui finit toujours par aimer le moins des deux ? C'est tellement plus confortable. L'autre souffrira davantage dès lors que l'on souffrira moins soi-même.

Felix était toujours très aimé mais aimait-il encore ? Il possédait une mitraillette à peine dissimulée dans un placard de l'entrée de son appartement. J'imagine qu'après sa mort ma tante Joyce a dû charger le fidèle gardien Antonio de la remettre aux carabiniers. Peut-être l'a-t-il gardée en souvenir, sans doute l'a-t-il jetée dans le Tibre avec deux autres armes à feu ?

Felix nous promettait à zia Joyce et moi de se servir un jour de ce bel attirail. Il se sentait protégé pour ses actes les plus fous, son appartenance à une loge maçonnique, sa sympathie pour le MSI, parti fasciste italien, et sa haine du communiste Berlinguer le mettaient, croyait-il, à l'abri des poursuites.

Le projet de Felix consistait à s'installer un soir sur son balcon et à tirer dans le tas, au hasard. Il a seulement promis, n'a jamais mis sa menace à exécution. Sans doute aurait-il gagné quelques années de sa vie.

Pareil pour les trois boîtes qui contenaient des films amateurs aux titres évocateurs : La Bonne, Le Concombre, L'Arrosoir. Ces films encore sur pellicule dormaient paisiblement dans le couloir qui jouxtait le vestibule et la cuisine romains mais nous ne les avons jamais vus. Felix n'avait pas conservé le projecteur ancestral. J'avais fini par soupçonner que les boîtiers étaient vides. Et c'est l'odeur enivrante des escalopes à la farine et au vin blanc - qui embaumait cette partie de l'appartement jusqu'à la buanderie et la chambre de service - qui m'attirait, que je retiens et qui m'obsède encore"

Michel Serres, philosophe du Nouveau Monde

Le monde a tellement changé que les jeunes se doivent de tout réinventer ! Pour Michel Serres, un nouvel humain est né, il le baptise «Petite Poucette», notamment pour sa capacité à envoyer des messages avec son pouce. Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, - le passage aux nouvelles technologies - tout aussi majeure, s’accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises. Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophe, ni bien ni mal, c’est la réalité et il faut faire avec. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… il faut lui faire confiance !

Professeur à Stanford University, membre de l’Académie française, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont les derniers Temps des crises et Musique
ont été largement salués par la presse.

Il est l’un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture


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La revue littéraire Nord-Sud

En 1917, Pierre Réverdy crée la revue Nord-sud en s'inspirant du nom de la ligne de métro qui joint Montmartre à Montparnasse. La revue vit jusqu'à fin 1918 et publie ses propres textes, ainsi que d'autres d'Apollinaire, de Max Jacob et de futurs surréalistes : Breton, Tzara, Soupault, Aragon. Dans son n°13, elle présente la théorie de "l'Image", que les poètes ultérieurs et en particulier les surréalistes feront leur, selon laquelle la poésie n'est plus figurative, mais créatrice : l'émotion poétique ne naît pas du rapprochement de deux réalités similaires, mais de deux réalités plus ou moins éloignées.

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Le Cinéma-Vérité de Jean-Luc Godard

Cinéaste controversé, vénéré, détesté, incompris, novateur,
Jean-Luc Godard est une des plus grandes Voix de l'histoire du cinéma français

Jean-Luc Godard est naturalisé suisse quand il commence ses études à Lyon avant de retourner à Paris en 1949 où il obtient une maîtrise en Ethnologie à la Sorbonne. C'est à cette époque qu'il rencontre François Truffaut, Jacques Rivette et Eric Rohmer. Avec les deux derniers, il fonde La gazette du cinéma, puis devient critique à Arts et aux Cahiers du cinéma.

En 1954, il fait ses premiers pas derrière la caméra avec son premier court métrage Operation beton. Il faut attendre 1959, pour qu'il réalise son premier long métrage A bout de souffle, un gros succès critique et public, qui sera le film-phare de la Nouvelle Vague. C'est le début d'une série de films où Godard pense le cinéma en réinventant la forme narrative : Une femme est une femme, Le Petit Soldat (censuré car il abordait ouvertement la Guerre d'Algérie, sujet tabou de l'époque), Les Carabiniers, Le Mépris, Pierrot le Fou, Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution et Masculin-Feminin.

Mai 68 : Godard est un militant actif et son cinéma devient un moyen de lutter contre le système (La Chinoise, Week-End). Il prône un cinéma idéaliste qui permettrait au prolétariat d'obtenir les moyens de production et de diffusion. Il part alors à l'étranger (New York, Canada, Cuba, Italie, Prague) où il commence des films qu'il ne terminera pas ou qu'il refusera de voir diffuser (One American Movie, Communication(s), British Sounds, Lotte in Italia). Les années 70 sont celles de l'expérimentation vidéo : Numero deux, Ici et ailleurs, Jean-Luc six fois deux -sur et sous la communication.

En 1980, il revient à un cinéma plus grand public qui attire des acteurs de renom. Il se retrouve sélectionné au festival de Cannes trois fois : Sauve qui peut la vie (1980, avec Isabelle Huppert et Jacques Dutronc), Passion (1982), Detective (1985 avec Johnny Hallyday) et obtient le Lion d'or au Festival de Venise pour Prénom Carmen (qui révèle Maruschka Detmers). Mais ses films continuent à faire scandale : Je vous salue Marie est censuré en France et dans le monde.

Dans les années 90, Godard fait un retour à l'expérimentation : JLG/JLG, For Ever Mozart, Histoire(s) du cinéma (une vision filmée et personnelle de l'histoire du cinéma) et Eloge de l'amour, présenté sur la Croisette. Le cinéaste y fait son retour trois ans plus tard avec Notre musique, tryptique sur l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis présenté en sélection officielle hors-compétition. C'est la huitième venue de Godard à Cannes.

Au début du 21ème siècle, il apparait dans deux films dans lesquels il joue son propre rôle (Le Fantôme d'Henri Langlois de Jacques Richard (II) et Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard de Alain Fleischer), avant de refaire parler de lui sur la Croisette avec son Film Socialisme, sélectionné dans la section "Un certain regard" 2010.


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On la contemple l’instant d’un plan émouvant, d’une chanson éloquente ou d’un travelling godardien.

On l’aperçoit et on en tombe follement amoureux. De son regard irrésistible en gros plan. Sa spontanéité délicieuse.

Son accent danois si charmant. On sait deux ou trois choses d’elle, pas plus.

Pour la légende, Anna Karina a volé son prénom de star de cinéma à une grande héroïne de la littérature russe.

La Anna de Tolstoï, passionnée, libérée et moderne. Pour vivre sa vie, Anna fera du cinéma mais pas avec n’importe qui.

Avec lui, Jean-Luc Godard, l’enfant terrible de la Nouvelle Vague.

Il sera son âme sœur pour un temps dans la réalité, et pour toujours dans la fiction.


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Jean Luc Godard, Jean Paul Sartre and Simone de Beauvoir at the printing house of the Maoist newspaper, La Cause du Peuple after it is banned by the government (Paris, 1970)

Jean-Luc Godard est sans aucun doute le premier nom qui nous vient à l'esprit quand on pense à la relation entre le cinéma et les évènements de mai 68. Il n'en est pas moins le réalisateur le plus discuté dans l'histoire du cinéma. Il a vécu une rupture radicale avec le monde du cinéma dans lequel il vivait, et rejetant toute relation commerciale pendant quatre ans, il a crée avec Jean-Pierre Gorin et d'autres militants maoïstes le groupe Dziga-Vertov, réalisant des films en 16 mm. La relation entre Godard et mai 1968 ne s'arrête pas aux sujets de ses films, mais comprend aussi la participation au projet de transformation de la société par la volonté de transformer le cinéma. Il a réalisé une rupture avec le cinéma commercial et avec le contenu du cinéma de son époque. 

Godard, comme tous les cinéastes de la Nouvelle Vague, a débuté dans le cinéma en écrivant dans les Cahiers du Cinéma créés par Bazin, et en passant la majeure partie de son temps à visionner des films à la Cinémathèque de Paris créée par Henri Langlois.

Lui aussi, comme la plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague, a remis en cause le cinéma, mais il l'a fait à sa manière, en brisant les conventions et les règles mises en place, que ce soit au niveau du scénario, des acteurs et des actrices, de l'utilisation de la lumière, du décor, du maniement de la caméra, du son, etc.

Cette remise en cause ne s'est pas faite que sur un niveau artistique, mais également au niveau politique. Son second long-métrage, Le Petit Soldat (1960), parlant de la Guerre d'Algérie, a été censuré pendant trois années.

Ce qui ressort est aussi confus que la pensée de Godard sur la Guerre d'Algérie. Il dira d'ailleurs qu'il a voulu montrer " un esprit confus dans une situation confuse " et que 80% des Français(es) de l'époque ne savaient pas quoi penser de cette guerre.

Cela a donné un film complexe qui montre les tribulations et les états d'âme d'un homme de main d'extrême droite en proie à la lassitude, et l'attitude des indépendantistes du FLN face à cet homme. L'un des thèmes principaux est à ce titre la torture, celle d'un camp, celle de l'autre camp. Elle est montrée indirectement mais clairement suffisamment pour faire réfléchir. Le cinéma-vérité va jusque là.

Jusqu'en 1967, les films de Godard ne seront donc pas directement politiques, mais remettent en cause la société en traitant de sujets comme la prostitution, la violence…

Jean-Luc Godard dira à ce sujet en 1966 

  J'ai réalisé 13 Films, mais j'ai l'impression que je viens juste d'ouvrir les yeux sur le monde.

La grâce posthume de Jim Morisson, rimbaldien, poète maudit

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Jim Morrison, cet artiste feu-follet qui occupa la scène rock, se prit souvent pour son propre dieu ce qui est bien le propre du mythe.   Ce qui frappe,  parallèlement à son désintérêt pour le rock à partir de 1966, c’est le poète,  admirateur de Jack Kerouac et de quelques autres auteurs de la Beat Génération comme Allen Ginsberg ou Lawrence Ferlinghetti.  Le chanteur du groupe des Doors était d’abord et avant tout un visionnaire déjanté habité de William Blake et d’Arthur Rimbaud. Jusqu’à son overdose de star désespéré et fauché en plein cirque médiatique. Morrison écrivit même dans un poème devenu célèbre (Hurricane & Eclipse) :

« J’aimerais que la mort vienne à moi, immaculée ».

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Voici le poème écrit par Jim Morrison, leader du groupe The Doors,
en hommage à Brian Jones, fondateur des Rolling Stones, retrouvé mort dans sa piscine le 2 juillet 1969 :

Ode to L.A. while thinking of Brian Jones, deceased.
Jim Morrison

I’m a resident of a city
They’ve just picked me to play
The Prince of Denmark

Poor Ophelia

All those ghosts he never saw
Floating to doom
On an iron candle

Come back, brave warrior
Do the dive
On another channel

Hot buttered pool
Where’s Marrakech
Under the falls
the wild storm
where savages fell out
in late afternoon
monsters of rhythm

You’ve left your
Nothing
to complete w/
Silence

I hope you went out Smiling
Like a child
Into the cool remnant
of a dream

The angel man
w/ Serpents competing
for his palms
& fingers
Finally claimed
This benevolent
Soul

Ophelia

Leaves, sodden
in silk

Chlorine
dream
mad stifled
Witness

The diving board, the plunge
The pool

You were the bleached
Sun
for TV afternoon

horned-toads
maverick of a yellow spot

Look now to where it’s got
You

in meat heaven
w/ the cannibals
& Jews

The gardener
Found
The body, rampant, Floating

Lucky Stiff
What is this green pale stuff
You’re made of

Poke holes in the goddess
Skin

Will he Stink
Carried heavenward
Thru the halls of music

No chance.

Requiem for a heavy
That smile
That porky satyr’s
leer
has leaped upward

into the loam

Les irrésistibles réalisme et naturalisme de Lewis face à une Amérique consumériste

Sinclair Lewis fut appelé «la conscience de sa génération» par des satiriques américains à cause des représentations des mœurs culturelles d'un certain provincialisme sensibles à l'intégrisme religieux. Au cours de la "speakeasy" décennie des années 1920, l'Amérique était «coming of age», l'élaboration d'une identité qui a été prise entre les valeurs à l'ancienne des pères immigrants et les progressistes matérialistes de la jeune génération. Lewis a abordé des thèmes qui avaient été réprimés dans les romans, tels que le féminisme , le racisme et le fascisme. Il a ironisé sur la sacro-sainte institution du capitalisme. Comme Theodore Dreiser et HL Mencken, il a parfois scandalisé une nation, mais en dernière analyse, il a réussi dans ses critiques sociales, parce qu'il croyait dans le caractère et le cœur de l'Amérique ainsi que dans sa capacité à changer.

En 1930, il est devenu le premier Américain à remporter le prix Nobel de littérature pour son "art puissant et vif de la description et la possibilité d'utiliser l'esprit et de l'humour dans la création de personnages originaux." Le discours prononcé à cette occasion ‘The American Fear of Literature’ fait scandale aux Etats-Unis, parce qu'il rappelle les appels au lynchage dont il a été victime et où il dénonce l'intolérance de son pays à l'égard des écrivains qui ne glorifient pas la «simplicité bucolique et puritaine de l'Oncle Sam» et l'individu américain, «grand, beau, riche, honnête et bon golfeur»..Le but de Lewis était d'écrire des «romans réalistes qui étaient véridiques » en s'appliquant à repousser de manière radicale ses détracteurs. Ce faisant, il s'est appliqué à mettre en évidence dans ses écrits tous les espoirs, les rêves et les insuffisances criantes de la jeune nation américaine.

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Mon véritable voyage a été assis dans les voitures fumeurs Pullman, dans un village du Minnesota, dans une ferme du Vermont, dans un hôtel de Kansas City ou Savannah, en écoutant le bourdonnement quotidien normal de ce que sont pour moi les personnes les plus fascinantes et exotiques dans le monde - les citoyens ordinaires des Etats-Unis, avec leur gentillesse envers les étrangers et leur taquineries rugueuse, leur passion pour le progrès matériel et leur timide idéalisme, leur intérêt dans le monde entier et leur provincialisme vantard - toute la complexité qui fait qu'un romancier américain se sente le privilège d'y trouver quelque chose.

Sinclair Lewis

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Moins cité que le reste de ses acolytes de la génération perdue, Sinclair Lewis, alors qu'il a à peine 7 ans, compulse les nombreux livres de la bibliothèque de son père qui lui servent d’échappatoire au décès de sa mère, il se met à écrire, tient son journal. A l’université de Yale, il contribue au Yale Literary Magazine et rencontre Jack London. Diplômé en 1908, il travaille pour des maisons d’édition et des magazines avant de publier son premier roman, ‘Hike and the Aeroplane’ (1912), sous le pseudonyme de Tom Graham, suivi de ‘Our Mr. Wrenn’ en 1914, l’année de son mariage. En 1916, il décide de se consacrer uniquement à l’écriture et part en voyage à travers le pays avec sa femme. En 1920 sort ‘Main Street’, lauréat du prix Pulitzer - qui ira finalement à Edith Wharton - suivi en 1922 de ‘Babbitt’, portrait d’un businessman sans scrupules, qui passe à nouveau à côté du Pulitzer - au profit de Willa Cather. Quand le prix lui est attribué en 1925 pour ‘Arrowsmith’, portrait d’un médecin idéaliste, il le refuse, tout en dédiant son livre à Wharton qu’il admire. ‘Elmer Gantry’ (1927), histoire d’un pasteur charlatan, est frappé d’interdiction, comme plusieurs de ses romans, avant de paraître.. Critique de son temps, Sinclair Lewis s’attaque aux préoccupations religieuses et mercantiles de la bourgeoisie. sinclair-lewis3jpg.jpg
Sinclair Lewis n’étudie pas la conscience des gens. Il les soumet à leur environnement. Il les représente face à leurs engagements et leurs responsabilités. Il n’y a pas un modèle d’homme particulier. Le personnage qu’il décrit est le type de tous les jours, l’homme ordinaire face à son avenir, à son bonheur qui, dans l’Amérique des années 20 et à la limite aujourd’hui encore en dépit des efforts d’humanisation de la société, veut dire le confort.

Sinclair Lewis reste un géant de la littérature américaine, au milieu d’une série d’écrivains modernes et expérimentaux majeurs dont les plus connus se situent à l’époque comprise entre 1930 et la fin du XXe siècle – symbolisant la crise économique qui avait anéanti l’économie américaine et qui instaurait une nouvelle ère de la littérature américaine, celle de l’épanouissement de l’individu, avec des écrivains comme Toni Morisson, Prix Nobel de Littérature 1993, Tennessee Williams, l’une des personnalités les plus complexes de la scène littéraire américaine du milieu du XXe siècle – ou l’époque du modernisme américain avec des écrivains comme Ernest Heminguay considéré alors comme le porte-parole de cette génération, ou William Faulkner auteur de « Absalon ! Absalon ! (1936)

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Avec Babbitt, publié en 1922, Lewis devient le chef de file du roman réaliste américain, et ce roman est lui aussi un classique immédiatement reconnu comme tel. Il met en scène George F. Babbitt, agent immobilier prospère, pilier de la chambre de commerce de la ville de Zenith, obsédé par les valeurs matérielles, et pourtant frustré par son existence centrée sur l'argent et la consommation. Comme dans Main Street, l'action se situe dans l'État américain imaginaire du Winnemac. Le roman, satirique, présente le premier portrait de l'Amérique des années 1920, obsédée par la spéculation foncière et l'acquisition d'objets de consommation, devenus abordables, comme les automobiles ou les réfrigérateurs. Cette classe moyenne en voie d'embourgeoisement ignore complètement l'art et la littérature. La force du roman réside, non dans son contenu dramatique, mais dans la contexture de l’histoire. Avec un thème actuel, celui de la quête de richesse, Sinclair Lewis, tout en photographiant un cas typique de société en contradiction avec l’essence humaine, remet en cause l’utopie de l’homme moderne. Les derniers chapitres renvoient à ce fameux aphorisme : « Ecoute toi, écoute ton rêve ! Pars à la conquête du monde !

Les principales oeuvres de la "Génération perdue " sont Gatsby le magnifique de F.- Scott Fitzgerald,  Le Waste Land de TS Eliot, Le Soleil se lève aussi d' Ernest Hemingway, Babbitt de Sinclair Lewis, Le Bruit et la Fureur de Faulkner William, Le vieil homme et la mer, d'Hemingway, Tout est calme sur le front occidental d' Erich Maria Remarque

sinclair.jpg.Sinclair Lewis fut photographié par Man Ray en 1926 à Paris, dans le quartier de Montparnasse

A la recherche du temps brutal d'Ezra Pound

De toutes les grandes figures littéraires du XXe siècle, Ezra Pound a été l'un des plus controversés, il a également été l'un des plus importants contributeurs de poésie moderne. Dans une introduction aux Essais littéraires d'Ezra Pound, TS Eliot a déclaré que Pound "est plus responsable de la révolution du XXe siècle dans la poésie que n'importe quelle autre personne." Quatre décennies plus tard, Donald Hall réaffirmé dans les remarques recueillies en souvenir des poètes que «Ezra Pound est le poète qui, mille fois plus que n'importe quel autre homme, a fait la poésie moderne possible en anglais."

L'importance des contributions de Pound aux arts et à la revitalisation de la poésie au début de ce siècle a été largement reconnu, et pourtant, en 1950, Hugh Kenner pourrait prétendre dans son étude novatrice La poésie d'Ezra Pound, "Il n'y a pas grand écrivain contemporain qui est moins lu que Ezra Pound."
Pound n'a jamais cherché, ni eu, à un public large lecture; ses innovations techniques et l'utilisation de matériaux non conventionnels poétiques souvent déconcerté les lecteurs, même sympathiques. Tôt dans sa carrière, Pound a suscité une controverse en raison de ses vues esthétiques, plus tard, à cause de ses opinions politiques. Pour la plus grande partie de ce siècle, cependant, la livre consacré ses énergies à faire progresser l'art de la poésie et de maintenir ses normes esthétiques dans le milieu de l'adversité extrême.

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Qu'on ne s'y trompe pas. Malgré son prénom aux consonances bibliques et les airs de prophète qu'il prenait volontiers vers la fin de sa vie, Ezra Pound n'a été ni dans son œuvre ni dans son existence l’enfant de cœur tourmenté par la notion de péché ou d'humilité. Dis­sident de l'Amérique, du mauvais goût et des valeurs approximatives d'un pays où la Bible et le dollar tiennent lieu de référence, Pound l'est déjà dès son plus jeune âge. « J'écrirai, déclare-t-il à l'âge de 12 ans, les plus grands poèmes jamais écrits ».

En cette fin de XIXe siècle, en plein Wild West américain, il se découvre une vocation poétique pour le moins incongrue si l'on en juge par les préoccupations de ses compatriotes de l'époque, plus soucieux de bâtir des empires financiers que de partir en guerre contre des moulins à vent. Pendant des années, en subissant les vexations des cuistres, il va se consacrer à l'étude du provençal et à l'art des ménestrels et troubadours précurseurs de la littérature moderne.

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L’Arbre

Immobile étais-je, arbre parmi les arbres,
Sachant la vérité des choses jusqu’alors ignorées,
Vérité de Daphné et de son laurier,
De ce vieux couple né pour fêter la divinité,
Devenu orme et chêne au coeur de la forêt.
Mais il fallut aux dieux ces ferventes prières,
Et à leur rencontre ces deux coeurs ouverts,
Pour que la métamorphose puisse être.
Pourtant je suis arbre parmi les arbres
Et maintes choses nouvelles ai comprises
Qui c’étaient alors que folie pure à mon esprit.

Ezra Pound

ezra-pound-7tumblr-lmw7dphxr71qc2mclo1-500.jpgFord Maddox Ford, James Joyce et Ezra Pound, John Quinn

Ezra Pound a également été un des premiers partisans du 'romancier irlandais James Joyce, l'organisation pour la publication de plusieurs des histoires dans Dubliners (1914) et un portrait de l'artiste en jeune homme (1916) dans des revues littéraires avant d'être publié sous forme de livre . (The Letters of Ezra Pound à James Joyce). Des poèmes comme "L'arbre", témoins, comme le note Tytell, d'un paga­nisme croissant, et sa haine de l'Amérique sont le signe avant-coureur que sa vie entière allait devenir un défi lancé aux systèmes occidentaux et une dénonciation de la religion moderne qu'il tenait pour la servante de ces systèmes. Les conflits incessants avec le monde universitaire qui lui refuse quelque chaire, l'ordre moral et l'étroitesse d'esprit de ses contemporains vont avoir pour conséquence le départ de Pound pour l'Europe. Venise, tout d'abord, où il s'exerce au dur métier de gondolier, puis Londres, où son talent va enfin éclore.
C'est pour lui le temps des amitiés littéraires avec George Bernard Shaw, puis James Joyce, T.S. Eliot.

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Il débarque dans le Paris léger et enivrant de l'après-guerre lorsque brillent encore les mille feux de l'intelligence et de l'esprit.
Les phares de l'époque s'appellent Coc­teau, Aragon, Maurras et Gide.
Pound s'installe rue Notre-Dame­-des-Champs et se consacre à la littérature et aux femmes.
À Paris toujours, il rencontre Ernest Hemingway, alors jeune joumalis­te, qui écrira que « le grand poète Pound consacre un cinquième de son temps à la poésie, et le reste à aider ses amis du point de vue matériel et artistique.

Il les défend lorsqu'ils sont attaqués, les fait publier dans les revues et les sort de prison. »

La France pourtant ne lui convient déjà plus. À la petite histoire des potins parisiens, il préfère l'Histoire et ses remous italiens.
L'aura romanesque d'un D'Annun­zio et la brutalité de la pensée fas­ciste l'attirent comme un aimant.


Et puis sa vie bascule
.

L'amour fixe de Dominique Rolin, la solaire

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Je n'ai vraiment lu Dominique Rolin qu'en 2000, lorsqu'elle publie Journal amoureux, où elle parle, plus ouvertement que jamais, de son histoire d'amour fou, longue de 40 ans, avec un certain Jim, déjà évoqué dans d'autres romans dont Trente ans d'amour fou et Le Jardin d'agrément. "Le Jim de vos livres, c'est bien Sollers?", lui avait demandé à la télévision Bernard Pivot. "Oui", avait-elle répondu. Jean Antoine, auteur de films sur Rolin, disait: "cet amour avec Jim est une des plus bouleversantes histoires d'amour dans la littérature de ce siècle". Auparavant, en 1965, elle est évincée du jury Femina pour avoir critiqué son "archaïsme". Elle estimait les jurées encore trop imprégnées de la littérature du XIXe siècle et pas assez du Nouveau roman, école qui l'influencera beaucoup. Elle donne des conférences, voyage, va souvent à Juan-les-Pins, chez son amie la grande mécène américaine Florence Gould. Les parutions se succèdent (romans, nouvelles, théâtre, essais, comme cet ouvrage sur le peintre flamand Pieter Brueghel l'Ancien): Le Corps, Le lit, Lettre au vieil homme, L'infini chez soi, L'enfant-roi, La Rénovation, Plaisirs (livre d'entretien)... Dans son oeuvre, la fiction et le rêve sont les instruments d'une introspection menée sans complaisance. Jacques-Pierre Amette a noté qu'elle était "notre Virginia Woolf" francophone. Mais si l'Anglaise était pâle et dépressive, Dominique Rolin était gaie. "Le bonheur est une décision, c'est vrai que la chance existe mais il faut savoir la saisir", assurait-elle.

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Un des livres qui m'a le plus marquée d'elle,  c'est les Marais, ou comment une des manières de fuir cette ambiance sourde sera de se réfugier dans un monde imaginaire aux dimensions insolites. Pourtant les événements auront raison de chacun des protagonistes : la mort accidentelle de la petite Barbe, la fuite de Ludegarde qui cherche à se délivrer des « marais » de son enfance, la départ d’Alban auprès d’une jeune femme rencontrée au hasard de ses fugues, tout cela parviendra à briser leur rêve de liberté et l’univers visionnaire qu’ils s’étaient créés. Irrésistiblement, la maison Tord les ramènera, vieillis et désenchantés, entre ses murs.

Ce roman possède une atmosphère toute particulière, on a parfois l’impression d’être transportée dans une sorte de rêve éveillé qui nous plonge dans une ambiance onirique, à l’orée du fantastique, du symbolisme et du surréalisme. Il a même exercé sur moi une sorte d’aura hypnotique très étrange qui me poussait à tourner les pages les unes à la suite des autres sans pouvoir me détacher du roman avant sa fin.

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« C’est la pluie, Dora est malade, beaucoup de fièvre, un peu de délire, le jeune médecin la drague avec humour. On reste sur les lits, la ville est inondée, on achète des bottes, on marche sur des tréteaux sur les quais, je glisse, je tombe, on rit. Tout est gris-noir, le vent souffle en tempête, on n’aurait jamais dû venir à Venise en cette saison, mais si, justement. J’écris dans un coin de la chambre, Dora dort ou fait semblant. « Tu ne t’ennuies pas ? – Question idiote. – Des corps mortels ne devraient jamais s’ennuyer. – Mais on est morts. – Et toujours là. – Tu te souviens de notre passage sur terre ? – Oui, c’était pas mal, un peu confus. – J’essaye de mettre de l’ordre. – Tu y arrives ? – Par moments, je crois. »

Philippe Sollers, Passion fixe, 2000

En 1910. les Arts, les Sciences et la Littérature


La revue Arts, Sciences et Littérature fut la seule à s'intéresser à la fois aux Arts, aux Sciences et à la Littérature.
 

La tentation de vivre et le devoir d'être heureux d'André Gide

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L'écrivain français André Gide se voit décerner le prix Nobel de littérature le 13 novembre 1947.
L'auteur des Nourritures terrestres est le 7ème écrivain français à le recevoir depuis le création du prix.

Il est considéré comme un écrivain majeur du XXe siècle, "'un contemporain capital", selon les termes d'André Malraux

Gide, quel meilleur témoin de sa vie que lui-même, que ce soit à travers sa propre autobiographie, "Si le grain ne meurt", écrit au mitan de son existence, ou son journal qu'il entame en 1887 - il a dix-huit ans - et qu'il poursuit jusqu'en 1950. Quant à sa correspondance, elle est énorme, avec sa mère, Marc Allégret son grand amour, Léon Blum, Paul Claudel avec qui il se fâchera à propos des "Caves du Vatican", Claudel lui reprochant sa vie dissolue, Jacques Copeau, Henry Jammes, Valéry Larbaud, Jean Paulhan, Paul Valéry… pour ne citer que ceux-là.

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1912 est l'année de l'une des plus célèbres bourdes de l'histoire de l'édition quand Gide, lecteur à la NRF, refuse Du côté de chez Swann, en raison du snobisme de son auteur. Il s'en repentira deux ans plus tard, dans un courrier adressé à Proust : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF, et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords, les plus cuisants de ma vie. » Le brouillon de cette lettre révèle une autre raison, peu glorieuse, à la décision de Gide : ouvrant le livre au hasard, il était tombé sur une métaphore qui lui avait semblé dépourvue de sens (les célèbres vertèbres frontales de la tante Léonie).

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il se lie d'amitié avec son condisciple Pierre Louÿs le futur auteur des "Chansons de Bilitis". Ils formeront pendant huit ans, "un tandem inséparable". C'est Louÿs qui l'ouvre au contact du monde littéraire, qui lui "donna confiance dans ses capacités d'écrivain" lors de la réalisation des "Cahiers d'André Walter". C'est lui qui le met en contact avec Paul Valéry. Ils se rencontrent à la mi-décembre 1890 à Montpellier où Gide est venu passer les fêtes de Noël chez l'oncle Charles. Née une amitié que seule la mort de Valéry interrompra.

On ne peut aborder une "Vie" de Gide sans évoquer une homosexualité qui fut aussi bien le moteur de sa sexualité "vertigineuse et débordante" que d'une partie de son œuvre littéraire.

"Toute sa vie il aimerait les garçons, et il les aimerait sans retenue, d'un désir insatiable et toujours recommencé", écrit Frank Lestringant. Son mariage non consommé avec sa cousine Madeleine n'y survivra pas Mais Gide n'est pas juste un jouisseur. Sa passion est avant tout l'écriture. Il réfléchit déjà à l'idée d'une revue littéraire. A l'automne 1908 paraît le premier numéro de la Nouvelle Revue française. Le contenu, "une démolition posthume de Mallarmé".

gide5.jpgLivre-recueil réédité en 2011

Gide, mort il y a soixante ans est mésestimé. Comparé à d’autres écrivains importants du XXe siècle surgissant régulièrement dans l’actualité éditoriale, Proust, Céline et Simenon, bien sûr, mais aussi Malraux, Giono, Cendrars, Camus, Sartre, Queneau, Duras, voire même Mauriac, Bernanos ou Cocteau, cette figure littéraire centrale de la première moitié du siècle, d’ailleurs surnommé «le contemporain capital», semble quelque peu mésestimé. Ou à tout le moins peu lu. Et pourtant…

  "Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire."

Les nourritures terrestres


Entre aristocratie et people, la vie rêvée de la Café Society

La Café Society, c’est le «dernier moment dans l’histoire du goût où l’aristocratie joue un rôle déterminant», la «dernière époque où l’argent est fait pour être dépensé sans esprit de retour sur investissement, juste pour le plaisir ou par amour de l’Art»

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Anticonformiste et peuplée de personnalités baroques, cette société, qui réunit toute la Jet-set des années 20 et 30, a fait briller les talents les plus originaux du siècle précédent, de la poétesse Edith Sitwell, aux danseurs des Ballets russes, du couturier Elsa Schiaparelli au musicien Cole Porter".  La Café Society, entre 1920 et 1960, aura marqué la transition entre l'aristocratie et le people. Lorsqu'on donnait un bal, le décor était peint par Picasso ou Derain, la musique composée par Francis Poulenc, Jean Cocteau écrivait un petit texte de présentation, les costumes étaient dessinés par le couple Hugo ou par Christian Bérard et fabriqués par Chanel dans ses ateliers. C'était une société composite. Il y circulait encore quelques nobles, les de Noailles, les Beaumont, ou Nathalie Paley, princesse Romanov, mais on voyait poindre des milliardaires américaines aux allures fatiguées, Mona Bismarck, Daisy Fellowes, Barbara Hutton, des femmes éclairées, Denise Bourdet, des mécènes raffinés, Alexis de Rédé, Charles de Beistegui, Paul-Louis Weiller, des parasites séducteurs, Porfirio Rubirosa, Raymundo de Larrain, mais surtout, de nombreux créateurs. Olivier Messel pour les décorations, Cristobal Balenciaga pour la mode, Horst P. Horst pour la photo,
Cole Porter pour la musique, Boris Kochno ou l'extravagante et cruelle Tilly Losch pour la danse apportèrent à tout ce luxe beaucoup de grâce et de liberté


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"De bals en croisières, de fêtes extravagantes, données dans l'écrin précieux d'hôtels particuliers parisiens ou dans de féeriques palais vénitiens, le petit monde de la Café Society a mêlé aristocrates, milliardaires, peintres, grands couturiers, chorégraphes et musiciens. Mondaine, frivole, extravagante, souvent exclusive, cette société cosmopolite a multiplié les commandes aux plus grands créateurs du XXe siècle. Villas et yachts décorés par d'audacieux décorateurs, séances d'essayages chez de jeunes créateurs en mode et joaillerie, soirées mondaines saisies par de célèbres photographes de mode, tel Cecil Beaton : les membres de la Café Society ont donné naissance à un mode de vie sophistiqué, original, parfois même avant-gardiste, en mêlant un grand sens de la fantaisie à une élégance racée."

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1965

Un beau jeune homme qui semble fêté par les dieux, fils du grand peintre Balthus, entreprend son journal. Thadée de Rola est plein de l'envie d'écrire. Il admire les écrivains, notamment Georges Bataille, à une édition des ouvres de qui on le verra ici travailler, et il aime aussi ce que l'on appelle la fête. Pour lui, deux faces d'une même rêverie. Et le voici avec ceux que le monde entier reconnaîtra pour les heureux d'une génération, à commencer par le jeune Yves Saint Laurent, mais encore Andy Warhol, Karl Lagerfeld, Mick Jagger et quantité d'autres dont l'existence tient parfois au surnom, comme dans toutes "les petites bandes".
Et si dans Proust il y avait un Mimi, il y a ici un Marceau, un Marceau babilleur, potinier, qui transporte les secrets de Paris sur son scooter.
Il y a les dîners et les fêtes, il y a des visites incomparables à Rome (et à Balthus), il y a la conversation éblouissante de celui-ci et le charme incomparable de celle-là. Car, ah oui, il y a l'amour.
Durant toute cette période (le journal dure jusqu'en 1977), Thadée de Rola, qui vit avec Baba, devient amoureux d'une autre.

Peu à peu, comme dans une valse lente, il va se rapprocher de Loulou de La Falaise, qui deviendra la célèbre égérie d'Yves Saint Laurent. Paris n'est pas qu'une fête. Entre dîners et soirées, le jeune Thadée rêve à des romans, souffre du temps qui s'écoule. Ce qui pourrait n'être qu'un registre de mondanités s'ocelle de notations poétiques, de fragments, de fantasmes.

A différer l'oeuvre qu'il voulait écrire, Thadée de Rola l'a invitée dans ses carnets.


Vie rêvée ou la découverte d'un monde de rêve

Les fulgurances d' Antonin Artaud, possédé par sa folie, dévoré par sa "sur-acuité"

Antonin Artaud n'a jamais cessé d'écrire que pour dire qu'il souffrait.

Antonin Artaud a écrit pour ceux "qui viennent d'ailleurs",  pour ceux qui "cherchent le sens"

Antonin Artaud a écrit pour ceux qui manquent de mots, pour qui le langage n'est rien d'autre qu' "imperfections et pertes de repères".


La grande théorie d'Antonin Artaud tend à affirmer clairement que ce n'est pas le texte qui fait le théâtre mais que c'est la mise en scène qui est le véritable fondement de la création théâtrale. Cette idée qui se heurte à toute une tradition est exprimée dans cette citation sur un mode polémique puisqu'elle commence par "pour moi". D'autre part Artaud utilise des mots très forts, catégoriques qui ne laisse pas d'équivoque quant à leur interprétation : "nul", "n'a le droit". Artaud centre donc sa réflexion sur le mouvement des acteurs qui ont pour dessein de dématérialiser le texte par leurs déplacements dans l'espace, mais il prend également en considération la musique, le son, les éclairages, les accessoires, les costumes... Artaud s'oppose catégoriquement au théâtre tel qu'il est en Occident. La notion de mise en scène est extrêment récente, elle date du XIXème, époque où Antoine a fixé la fonction de la mise en scène dans le théâtre. Avec Artaud, on dépasse encore cette position et l'on aboutit à une importance capitale de la mise en scène, sans laquelle le théâtre n'est rien.

Cette position extrême passe par trois points principaux :

1 - le rejet du texte
2 - Le remplacement du texte par le langage théâtral
3 - Le renouvellement de la fonction du théâtre par le public, ce qu'il met sous l'expression "théâtre de la cruauté".


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Le théâtre du Cartel dont se rapproche Artaud désigne le regroupement de 4 metteurs en scène qui décide de travailler le théâtre en communauté (Jouvet, Charles Oullin, Gaston Baty et Georges Pitoeff). Ces metteurs en scène travaillent sur des grands textes (par opposition au théâtre de boulevard) mais aussi sur quelques textes modernes (comme ceux de Giraudoux, Claudel, Genet ou Beckett). Artaud, lui, va refuser les textes classiques dès les années 1930.
Ce rejet s'identifie d'abord à celui que font les surréalistes qui disent prendre de la distance par rapport à tout ce qui est "littéraire". Si Artaud s'inscrit d'abord dans les mouvements surréaliste et dadaïsts, il va très vite plus loin puisqu'il refuse la pensée marxiste vers laquelle se dirige Breton, ce qui le pousse à la rupture avec eux. De plus, Artaud reproche aux surréalistes de s'en prendre au langage articulé et à la communication ordinaire alors qu'ils utilisent toujours l'un et l'autre. Artaud, lui, refuse catégoriquement le langage articulé, quelle que soit la forme qu'il prend, qu'il soit oral ou écrit, ce qui le pousse à refuser également les liens logiques qui existent entre les mots.

Dans ce rejet, Artaud inclut également le refus des chef-d'oeuvres, il veut "en finir avec les chef-d'oeuvres". Il refuse de se référer sempiternellement à eux mais se tourne vers une nouvelle création, vers le renouvellement de ces chef-d'oeuvres par une nouvelle écriture qui rompt avec les traditions passées. Artaud prend l'exemple d'Oedipe Roi : il révèle bien "le rythme épileptique et grossier de ce temps", mais il montre aussi que le texte ne convient plus à notre époque.

Artaud pose donc les problèmes dus au langage lui-même : c'est pour Artaud un type de communication qui est totalement abstrait, qui a de plus perdu sa force dans son rapport avec la réalité ; il y a indubitablement une distorsion entre la réalité telle qu'elle est et la réalité telle qu'elle est exprimée par le langage. Le type de langage occidental comporte une "parole ossifiée" et ses mots sont "gelés". Comme Mallarmé, il pense que les mots ont perdu de leur pouvoir évocatoire, leur force musicale et le moyen qu'ils avaient de provoquer une émotion. Ils rejoignent tous deux Claudel pour lequel le poète a pour fonction de renommer le mot, de se remettre dans la peau du créateur quand celui-ci a donné un nom aux choses. Artaud déplace cette conception au domaine théâtral après avoir détruit le langage pour mieux le refuser.

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Ironie de l'histoire que ces hommages rendus au génie torturé, au poète, au cinéaste, au dessinateur, à l’homme de théâtre qui refusait l'institution et choisit la marginalité.
Lui écrivait pour témoigner de sa souffrance "même si il n'avait rien à dire" et pour les "analphabètes" . Doit on comprendre que comme Deleuze, il écrit au nom des analphabètes, donnant la langue à ceux qui n'en n'ont pas, ou qu' il écrit pour nous tous qui sommes tous des analphabètes, et ainsi nous rappeler que la langue et le sens nous échappent toujours ? Ne pas manquer le seul de ses films qui fut réalisé "Le coquillage et le clergyman" (1927) où là encore le langage cinématographique est non verbal, non linéaire , mais onirique et poétique.

Avec ses dessins, son rapport au corps le place dans la famille de Francis Bacon, tant le visage humain est ici, convulsion, cri.

Poignant, ce parcours, ces textes,  font toucher du doigt la complexité et le génie fulgurant d’un homme dévoré par sa « sur-acuité ».

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J’ai d’abord essayé de lire l’Ombilic des Limbes, mais la lecture était si ardue, et le texte si pesant… que je l’ai vite abandonné.


Plus tard, j’ai accordé à son oeuvre une seconde « chance » en abordant Van Gogh ou le société de la société. Il s’agit d’un essai sur le fameux peintre hollandais. Il semblerait qu'il l'ait composé après avoir parcouru une rétrospective sur l’œuvre de Van Gogh en 15-20 minutes. C’est que Artaud et l’œuvre de Van Gogh sont comme deux énormes nuages : lorsqu’ils sont entrés en contact, la pression était si forte, il y eut des fulgurances On sent l’énergie de cet éclair dans chacun des mots, dans chacune des lettres de son essai. Van Gogh ou le suicidé de la société est chargé de vie frénétique et démente qui m’a électrocuté, j'ai reçu des décharges, par à-coups...

Essentiellement, que dit cet essai ? Dans une forme inouïe, dont l'ardente créativité déferle « avec » le contenu, Antonin Artaud revendique le droit au délire, à la folie comme révolte contre tout système et contre tout ce qui emprisonne la pensée. Il veut atteindre à une « lucidité supérieure » par la « désagrégation de l’esprit. » C’est exactement ce que Van Gogh a fait : « Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide, où ce regard, parti contre nous comme la bombe d’un météore, prend la couleur atone du vide et de l’inerte qui le remplit. » Or la société réintroduit l’opposition esprit/corps chez le fou authentique et, ainsi, l’assassine. Van Gogh était fou. Ce jugement implique une prétendue connaissance de ce qui est bon; et pour le docteur Gachet, c' est bien l’état normal des facultés, le bon sens. « Hyper-lucide », Artaud voit bien ce que ça veut dire : les docteurs et la société « croyaient détenir l’infini contre lui. » Van Gogh s’est tué à cause de son inadaptation à ce que la société considérait comme le bien. Autrement dit, en essayant de réintroduire le bon sens et le sens commun (conformisme bourgeois) chez Van Gogh, la société (Gachet engagé par l’État…) a engendré une discordance fatale entre ses facultés mentales (esprit) et son corps. Et quelques heures avant de se suicider, lors de sa crise ultime, Van Gogh a pu saisir qu’il ne supportait plus son inadaptation.

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C'est sa vision personnelle de l'art de la scène, retranscrite dans 'Le théâtre et son double', qui a marqué les mémoires. Souffrant d'irréversibles troubles psychiques qui l'ont défiguré, il s'est attaché à décrire les mécanismes de la pensée dans de nombreux poèmes en prose. Comédien à ses heures, Antonin Artaud a joué dans 'La passion de Jeanne d'Arc' de Dreyer et dans 'Napoléon Bonaparte' d'Abel Gance

Jeté à la face de "la vieille" littérature, "Le Nouveau Roman" sans nerfs de Robbe-Grillet

Alain Robbe-Grillet, académicien, écrivain, et cinéaste, est décédé il y a cinq ans hier, 18 février.

Le Nouveau roman est un mouvement littéraire du XXe siècle, regroupant quelques écrivains appartenant principalement aux Editions de Minuit. Le terme fut créé, avec un sens négatif, par le critique Emile Henriot dans un article du journal Le Monde du 22 mai 1957, pour critiquer le roman La jalousie, d' Alain Robbe Grillet. Le terme sera exploité à la fois par des revues littéraires désireuses de créer de l'événement ainsi que par Alain Robbe-Grillet qui souhaitait promouvoir les auteurs qu'il réunissait autour de lui, aux Editions de MInuit, où il était conseiller éditorial. Il précède de peu la Nouvelle Vague qui naît en octobre de la même année.

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Robbe-Grillet s'illustre avec son premier grand roman Les Gommes, qui parait en 1953.

Il travaille également pour le cinéma, notamment sur le scénario de L'Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais en 1961.

"Pas de "curiosité" particulière pour Alain Robbe-Grillet et son goût pour regarder mûrir une banane trop longuement pour illustrer son angoisse devant le vieillissement et son explication pour avoir fait revivre un personnage mort dans l'un de ses films en disant qu'il s'agissait de fiction et que le mort était un acteur. Je n'ai pas lu son dernier livre "La reprise" qui reprend l'ensemble de son œuvre. J'avais commencé Les gommes, sans le finir. Il me reste quelques vagues souvenirs de "La jalousie " que je n'ai pas envie de relire. Il y reprend une situation usée : le mari, la femme et l'amant. Le lecteur doit être actif, tenter de comprendre les non-dits. La description y perd sa fonction référentielle : elle n'a plus pour but de planter un décor, elle devient le reflet de la vision déformée d'un personnage déséquilibré et acquiert une fonction narrative. Le titre joue sur deux sens du mot «jalousie » : la jalousie d'un mari anonyme qui épie sa femme A... et l'ami qu'elle reçoit, Franck, selon lui son amant ; et la jalousie à travers laquelle il les observe dans cette maison coloniale".


robbegrillet4.jpgLes démonstrations de Robbe-Grillet, du roman au cinéma
ou la recherche du "présent perpétuel"

1 – Le Nouveau Roman est moderne, il est représentatif d’une société réifiée, où les êtres humains sont devenus de simples choses parmi d’autres.
2 – Le Nouveau Roman est une forme fictionnelle en accord avec la phénoménologie, qui refuse toute réalité référentielle à la « vie intérieure » et veut aussi nous délivrer de tous les réflexes culturels qui nous séparent de la réalité.
3 – Le Nouveau Roman est la recherche aventureuse d’une nouvelle forme de discours, différente de la narration avec personnages propre au roman « balzacien ».

En fait, l’originalité des romans de Robbe-Grillet se résumerait peut-être à la volonté de rapprocher autant que possible le roman du cinéma, conçu par Robbe-Grillet comme l’art du « présent perpétuel ».

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«La tache commence par s'élargir, un des côtés se gonflant pour former une protubérance arrondie, plus grosse à elle seule que l'objet initial. Mais, quelques millimètres plus loin, ce ventre est transformé en une série de minces croissants concentriques, qui s'amenuisent pour n'être plus que des lignes, tandis que l'autre bord de la tache se rétracte en laissant derrière soi un appendice pédonculé. Celui-ci grossit à son tour, un instant ; puis tout s'efface d'un seul coup. Il n'y a plus, derrière la vitre, dans l'angle déterminé par le montant central et le petit bois, que la couleur beige-grisâtre de l'empierrement poussiéreux qui constitue le sol de la cour.
Sur le mur d'en face, le mille-pattes est là, à son emplacement marqué, au beau milieu du panneau. Il s'est arrêté, petit trait obliqué long de dix centimètres, juste à la hauteur du regard, à mi-chemin entre l'arête de la plinthe (au seuil du couloir) et le coin du plafond. La bête est immobile. Seules ses antennes se couchent l'une après l'autre et se relèvent, dans un mouvement alterné, lent mais continu. A son extrémité postérieure, le développement considérable des pattes — de la dernière paire, surtout, qui dépasse en longueur les antennes — fait reconnaître sans ambiguïté la scutigère, dite «millepattes-araignée», ou encore «millepattes-minute » à cause d'une croyance indigène concernant la rapidité d'action de sa piqûre, prétendue mortelle. Cette espèce est en réalité peu venimeuse ; elle l'est beaucoup moins, en tout cas, que de nombreuses scolopendres fréquentes dans la région.
Soudain la partie antérieure du corps se met en marche, exécutant une rotation sur place, qui incurve le trait sombre vers le bas du mur. Et aussitôt, sans avoir le temps d'aller plus loin, la bestiole choit sur le carrelage, se tordant encore à demi et crispant par degrés ses longues pattes, tandis que les mâchoires s'ouvrent et se ferment à toute vitesse autour de la bouche, à vide, dans un tremblement réflexe.
Dix secondes plus tard, tout cela n'est plus qu'une bouillie rousse, où se mêlent des débris d'articles, méconnaissables. Mais sur le mur nu, au contraire, l'image de la scutigère écrasée se distingue parfaitement, inachevée mais sans bavure, reproduite avec la fidélité d'une planche anatomique où ne seraient figurés qu'une partie des éléments : une antenne, deux mandibules recourbées, la tête et le premier anneau, la moitié du second, quelques pattes de grande taille, etc...
Le dessin semble indélébile. Il ne conserve aucun relief, aucune épaisseur de souillure séchée qui se détacherait sous l'ongle. Il se présente plutôt comme une encre brune imprégnant la couche superficielle de l'enduit. Un lavage du mur, d'autre part, n'est guère praticable. Cette peinture mate ne le supporterait sans doute pas, car elle est beaucoup plus fragile que la peinture vernie ordinaire, à l'huile de lin, qui existait auparavant dans la pièce. La meilleure solution consiste donc à employer la gomme, une gomme très dure à grain fin qui userait peu à peu la surface salie, la gomme pour machine à écrire, par exemple, qui se trouve dans le tiroir supérieur gauche du bureau… »

La jalousie
 extrait


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Pour un Nouveau Roman, qui paraît en 1965, recueille tous les bénéfices du scandale. Sous des airs d’iconoclaste, Robbe-Grillet y présente en réalité un bilan de ce qui se recherche alors dans le domaine de l‘écriture romanesque. Une manière de relier le roman français contemporain avec les grandes figures de la modernité littéraire, Joyce, Kafka, Faulkner, Gide, et surtout Flaubert, l’écrivain de référence de la pure littérature, le romancier qui rêvait de pouvoir écrire « un livre sur rien ». Mais il le fait sur un tel ton, avec une telle habileté à grossir le trait et à manier les paradoxes, une telle capacité aussi à occuper les bons créneaux médiatiques et à y adapter ses discours qu’il se transforme en chiffon rouge agité devant tous les traditionalistes de la littérature. Pourtant, si Robbe-Grillet démolit au canon les formes littéraires qu’il considère irrémédiablement vieillies ou usées, il se garde bien d’édicter des lois, de proposer des modèles. Il s’agit, écrit-il, de soutenir « tous ceux qui cherchent de nouvelles formes romanesques, capables d’exprimer (ou de créer) de nouvelles relations entre l’homme et le monde, tous ceux qui sont décidés à inventer le roman, c’est à dire à inventer l’homme ». Rien de révolutionnaire ; rien qui ressemble, même de loin, à la dictature exercée par Breton sur le surréalisme : Robbe-Grillet ne dirige que ses propres livres. Néanmoins, on en fait une figure de terroriste des lettres, de chef d’écrivains-malfaiteurs bien décidés à ruiner le roman français, à l’intérieur des frontières comme à l’extérieur.

Les eaux troubles de François Nourissier

Avec son dernier livre, « Eau-de-feu », il racontait le calvaire que subissent les conjoints d’alcooliques. François Nourissier avait mis de côté le manuscrit depuis longtemps. Trop chaude tentative d’écriture. Peut-être la mort de son épouse a-t-elle été pour quelque chose ? Il racontait la lutte terrible contre l’alcoolisme solitaire de Cécile, celui honteux de cacher partout des bouteilles de vodka, de whisky, de gin et même d’eau de Cologne. C’était une lutte parallèle avec sa propre « Miss P. », une maîtresse qui s’était invitée et introduite dans son corps sournoisement. P comme Parkinson.

François Nourissier décrivait ainsi sa femme : « Reine esseulée, éperdue, éponge à chagrins et à liqueurs fortes ». Cures, urgences, haine, mutisme, suspicion, menaces… le lot quotidien pendant une décennie de la destruction massive qu’entraîne l’alcool. «Dernier grand écrivain au sens où on l’entend dans les manuels scolaires, c’est-à-dire jouissant d’une autorité et d’une surface sociale, François Nourissier s’applique à effacer de sa biographie l’image du notable au moment précis où, en France, la littérature a cessé d’être une grandeur d’établissement ».

Nourissier a écrit vingt-cinq livres en cinquante-sept ans et trois mille chroniques littéraires en trente-cinq ans, tel est le bilan d’un homme peu imbu de lui-même, qui ne se voyait pas génial, mais qui savait qu’il avait du style.

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"La littérature, mon cher garçon, est une affaire de passion et de santé. A Paris, les passions s'énervent et se vident. Écrire est une aventure risquée, violente, en quelque sorte athlétique. Il y faut le fond et la pointe, c'est-à-dire les qualités qu'on exige, sur le stade, pour le dix mille et pour le cent mètres." François Nourissier

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François Nourissier, jeune auteur de L'eau grise, roman incubateur de ce qui deviendra, au fil des livres, la "marque" Nourissier. Pourquoi lire aujourd'hui L'eau grise ? D'abord parce qu'il témoigne du métier d'un débutant qui creuse son chemin d'une façon spectaculaire et qui, jusqu'au bout, restera fidèle à ses engagements de jeunesse. Dès son premier roman, le jeune Nourissier a forgé son personnage type : l'homme souffrant de ce qu'il appelle un "malaise général" qui se traduit par une sensation d'enfermement contre laquelle il se refuse à lutter, moins par veulerie que par un "à-quoi-bonisme" viscéral, sorte d'hyperlucidité sur la vie. Dans L'eau grise, il s'agit de Philippe, jeune homme étouffé par un mariage qu'il subit, trop conscient qu'il n'existe pas de couple heureux, et énonçant à la fin du livre, en guise de devise : "La vie ne rebondit pas, elle coule."

Il faut enfin lire L'eau grise, roman de la crucifixion résignée et du plaisir en berne, parce que c'est une leçon de littérature pour le débutant d'aujourd'hui, qui croit que pour "dire quelque chose",
il suffit d'aligner des comportements et d'être soi-disant "authentique".
 

Vertiges frelatés de l'autofiction contemporaine qui n'ont rien à voir avec la profession de foi quasi ascétique du jeune Nourissier, qui se refuse à tromper son lecteur sous un pittoresque de pacotille. Voilà pourquoi L'eau grise est un titre-programme, avec cet emprunt à Chardonne évoquant des "profondeurs" contenant plus de vie que "le caprice des vagues", et dans lesquelles il faut plonger pour toucher la vérité. Dès son premier roman, le jeune Nourissier l'avait compris et n'allait pas changer d'un pouce sa manière de voir la littérature et sa raison d'être : une plongée en soi, scalpel à la main, pour en découdre avec les sentiments superficiellement honorables et les petites compromissions du quotidien

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Cette fausse désinvolture et cette fausse insolence offrent peu de ressemblance avec le cynisme d'un Roger Nimier et des « hussards » qui firent la littérature des années cinquante, dont François Nourissier se trouve pourtant le contemporain. L'homme n'est pas celui des départs sans retour ou des engagements définitifs. Une certaine mesure, doublée d'une certaine prudence, le retient au seuil des chemins sans issue. Ses doutes et ses incertitudes deviennent prétexte à phrases, ses ébranlements et ses tergiversations se font trame à tisser les mots. Est-ce alibi à une difficulté d'être ? Est-ce pure vocation ? Son amie Edmonde Charles-Roux penche pour la deuxième hypothèse. « Mon courage, déclare-t-elle, aura été de l'avoir souvent applaudi. C'est qu'avec le temps j'avais fini par comprendre que la futilité de ses volte-face faisait partie du jeu et que de s'accorder des manies, faire l'homme de cheval puis tourner les talons aux prestiges de l'équitation, se livrer corps et âme aux vertiges de la vitesse, parler avec une admiration têtue des mérites d'un cabriolet de sport, puis avec mépris « des petits marlous à voiture géranium », consacrer un mois à l'étude du ski et affirmer qu'il n'y a d'inspiration que sur les cimes, fuir la neige et simuler une soudaine attirance pour le sable des plages, témoigner aux vieux écrivains réprouvés, aux proscrits une admiration sincère, être le premier à leur rendre justice, en un mot les aimer au point de s'écrier : « Mes vieillards me comblent... », et de la même voix : « Ah, je ne voudrais pas me sentir un étranger, en exil dans une nation rajeunie, riche, etc. Défaitiste en somme », vanter l'internationalisme et les charmes cossus de la Suisse, s'y établir, jouer à l'apatride et soudain n'envisager d'autre lieu de bonheur que la plus éloignée, la plus oubliée des provinces françaises, libérer une envie insolente de boire et laisser entendre que le dry martini est le seul moyen dont on dispose pour échapper à la léthargie, et vivre ainsi, la tête brumeuse, jusqu'au sursaut qui conduit à pas essoufflés vers la pesée matinale et la certitude qu'il n'y a de véritable équilibre pour l'homme de lettres que dans la pratique régulière du sport, bref, à mieux le connaître j'avais fini par comprendre que cette manière de se jeter sur « n'importe quoi qui fût très rapide et éblouissant », enfin que ces différentes façons de passer à l'ennemi étaient la méthode inventée par François Nourissier pour ne jamais trahir la littérature.»

Jean-Marc Reiser, un homme libre

Pour Mémoire

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Reiser Biographie, par Jean-Marc Parisis, éditions Grasset, 1995
(réédition de la biographie en 2003 - couverture ci-dessus)

Reiser forever, éd. Denoël Graphic, 2003
(collectif de dessinateurs dirigés par Jean-Marc Parisis)

L'album des 145 histoires parues dans Pilote entre 1967 et 1972,
sous le titre Les années Pilote est préfacé par Jean-Marc Parisis



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Reiser....

A l'horizon


par Jean-Marc Parisis (2010)

Pourquoi en revient-on toujours à Reiser, mort jeune et beau, à 42 ans en 1983 ? Pourquoi nous hante-t-il toujours ? Parce qu’il mit dans son oeuvre beaucoup plus que de l’humour, parce que sous l’onde de sa méchanceté s’agitaient des courants d’une bonté et d’une profondeur inouïes, parce que cet ange qui avait la nausée répétait, recueilli et joyeux : « Je dessine le pire parce que j’aime le beau ». Un dessinateur donc, et l’un des plus grands, évidemment, mais aussi un sociologue, un moraliste, un inventeur, un poète, un visionnaire.

Tout a commencé en 1941, dans une Lorraine annexée par les Allemands.
Une mère, femme de ménage ; un père, inconnu. A six ans, il est placé en nourrice chez des paysans normands, dans la picaresque proximité des hommes et des animaux. Il s’en souviendra quand il s’agira d’illustrer le génie de la débrouille écologique et la bestialité de la vie moderne.

De retour à Paris au début des années 50, il mène une vie de prolétaire avec sa mère, de garnis en hôtels miteux. Il connaît la pauvreté, l’humiliation. Il s’en souviendra aussi ; dialectiquement, il sera toujours du côté des humbles, des parias, des incompris. A 17 ans, ses crobards sont refusés par la presse parisienne, il faut dire qu’ils sont assez moyens, Reiser n’est pas encore reiserien.

A la fin de années 50, il tape dans l’oeil de François Cavanna, qui va diriger la rédaction d’Hara-Kiri. C’est dans ce mensuel « bête et méchant » que Reiser va exploser dans les années 60, acérer son trait de lumière, inventer une prose graphique rageuse et surfine, immunisante contre la bêtise, directement branchée sur les synapses de l’idéal. Il mettra ensuite son génie au service de Charlie-Hebdo pour décaper et transcender tout ce qui bouge : les hommes et les sous-hommes politiques, les supernanas qui luttent pour leurs droits, les vacanciers immondes, les gamins brimés et malins, les vioques, les racistes, les viragos, les filles de l’air, les urbanistes concentrationnaires, les écolos bouffeurs de carottes, et bien sûr les jeux du sexe et du hasard. Au magasin de ses personnages, tout le monde ou presque connaît son bouffon mythique Gros Dégueulasse ou sa souillon nicotinée baptisée Jeanine, mais ils ne sont qu’un échantillon de son infernale et prodigieuse comédie humaine.

Il dessinait en démiurge, faisant souffler le vent dans les jambes des idées. Artiste à sa manière, toujours nuancé, imprévisible, moderne dans la divulgation des pensées, il disait : « Mes expos, ce sont mes pages de © Reiser - Glénat journaux. » Et dans ses pages, il captait les rayons du monde comme il va et comme il ne va pas. Ses dessins sur l’énergie solaire et les éoliennes sont prophétiques, ils nous éclairent aujourd’hui. Ses planches sur la pollution, les névroses et les catastrophes urbaines, mais aussi sur la guerre des sexes, sont également oraculaires. Il avait à peu près tout prévu de ce que le XXI° siècle expérimente de pire et de meilleur en sentiments comme en techniques. Et il avait choisi d’en rire, car ce dandy de l’atroce et du sublime était très courageux.

Comme Baudelaire, en homme libre, il chérissait la mer. En filant la métaphore baudelairienne, on peut aussi le voir comme un phare, dont le faisceau laser balaie toujours la nuit de nos vies. Disparu, mais si présent, il se dresse comme une vigie, nous réchauffe comme un soleil.
Reiser est à l’horizon. Je veux dire qu’il lui appartient, et qu’en matière de dessin et d’humanité, il en reste la ligne indépassable.


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«Il est allé au cimetière à pied » (il est enterré au cimetière du Montparnasse), pour reprendre le titre du numéro spécial d’Hara-Kiri à sa mort qui reprenait un de ses dessins, réalisé initialement pour Franco. Lors de son enterrement, l’équipe d’Hara-Kiri avait déposé une gerbe sur laquelle on pouvait lire : "De la part de Hara Kiri, en vente partout".

Le génie allégorique et fantasmagorique de Baudelaire, le plus grand poète français

Fils d’un homme des Lumières très tôt disparut (son père avait 62 ans à sa naissance), Charles Baudelaire vécut son enfance en plein romantisme. Il eut une enfance malheureuse, entre sa mère qu’il adorait mais à laquelle il ne pardonna pas son remariage, et son beau-père, qui ne comprenait pas grand chose à ce jeune dont il devait assurer l’éducation. Destiné à ‘faire son droit’, il choisit la bohème du Quartier Latin. A vingt ans, alors que ses relations familiales deviennent difficiles, il s’embarque pour l’Orient. Il s’arrête plusieurs semaines à l’île Maurice et à la Réunion où il se remplit les yeux d’images et de couleurs somptueuses et découvre les pouvoirs de la sensualité. Il rentre en France en février 1842, après dix mois d’absence. Il reçoit alors l’héritage de son père mais son beau-père lui impose un conseil de tutelle, qui le prive de la jouissance de ses biens.

Commence alors une existence difficile, marquée par un grand désespoir (tentative de suicide en 1845), de gêne matérielle – il devient critique d’art pour survivre -, de la maladie (la syphilis). Ces années 1845-1848 sont celles où il compose le plus grand nombre de pièces des Fleurs du Mal.  C’est aussi à cette époque qu’il découvre Edgar Allan Poe, qu’il admire et qu’il traduira en partie. Il se lie avec Marie Daubrun et s’engage aux côtés des révolutionnaires de 1848. Mais les lendemains de la révolution l’écœurent, tout comme le révoltera le coup d’Etat du 2 décembre 1851.

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Prodigieusement doué pour la souffrance et la solitude, il achève de se fragiliser en s’intéressant au vin et au haschich. Sa passion pour Jeanne continue bien que traversée d’autres amours. En 1857, il publie Les Fleurs du Mal, qui est aussitôt condamné pour ‘immoralité’ et voit son recueil amputé de poèmes jugés particulièrement scandaleux.

En 1860, il publie Les Paradis Artificiels (célébration des drogues) et continue son œuvre de critique d’art lucide et hardi. Tandis qu’il travaille à une sorte d’autobiographie, Mon cœur mis à nu, et qu’il publie, en 1862, des poèmes en proses sous le titre du Spleen de Paris, il souffre de plus en plus de la syphilis. Après un séjour de deux ans en Belgique, il est frappé d’hémiplégie et meurt à Paris le 31 août 1867, à 46 ans.

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Charles Baudelaire raconté par Léon Cladel en 1879

"Abreuvé de dégoûts" de son vivant, puis "glorifié à bouche et à plume que veux-tu" après sa mort, Baudelaire demeure une sorte d'inconnu célèbre.D'où l'intérêt du témoignage que celui-ci consigne, dédié, dit-il, à "l'époque déjà reculée où nous nous fréquentions assidûment" - Baudelaire venait de préfacer le roman du jeune écrivain Cladel - et où Baudelaire, encore "à peu près ignoré de la foule, m'est apparu".

Heureusement débarqué d'un fiacre fou mené par un cocher aviné, Léon Cladel franchit la porte de l'hôtel de Dieppe, dans le quartier du "nouvel Opéra". Il se hâte au rendez-vous du "Magicien ès lettres". Il raconte

Je franchis le seuil d'une de ces vieilles bâtisses à ventre bombé, comme on en érigeait jadis, sous le règne de j'ignore quel bon roi (bon est ici par euphémisme), et bientôt, ayant gravi, non sans peine, les marches usées d'un escalier de pierre en colimaçon, je heurtai doucement à l'huis entr'ouvert d'un appartement sis au troisième étage…Baudelaire travaillait, selon son habitude, en manches de chemise, tout comme un maneouvrier en plein champ ou sur la voie publique. Une molle cravate de soie, couleur de pourpre, à raies noires, négligemment nouée, flottait autour de son cou robuste et bien attaché, dont ce délicat était si fier. Rasé de frais et luisant comme un sou neuf, il se détectait dans son vaste déshabillé de toile, aussi blanc que neige et d'une coupe très ancienne. A mon entrée, il secoua, tout souriant, ses longs cheveux gris, un peu crêpelés, qui lui donnaient un air vraiment sacerdotal, et ses deux beaux yeux intelligents, profonds et noirs comme la nuit, se fixèrent sur moi ; puis, sans mot dire, il repoussa loin de lui la page, criblée de ratures, sur laquelle il s'escrimait depuis plusieurs jours peut-être, et réunit religieusement une quantité de feuilles imprimées, éparses sur sa table de travail ; ensuite, il me désigna de l'oeil un vieux fauteuil Empire, en tous points semblable à celui sur lequel il était assis lui-même, et considéra voluptueusement ses mains de patricien et ses ongles roses, aussi fins et non moins acérés que ceux d'une infante. Il avait ses manies, que je savais toujours respecter ; aussi ne desserrai-je pas les dents avant qu'il fût redescendu sur terre et qu'il m'eût fait entendre son cri sacramentel : « Au devoir ! allons, au devoir ! » Enfin, il ora ; la parole prévue fut prononcée et nous nous mîmes à l'œuvre incontinent".

"Cri sacramentel" et parole oraculaire témoignent chez Baudelaire d'une pratique quasi religieuse de l'écriture, laquelle, dixit le poète, leur fait "devoir" à tous deux, "ouvriers littéraires, purement littéraires", "d'être précis, de toujours trouver l'expression absolue ou bien de renoncer à tenir la plume". Dédaigneuse de la "fausse rhétorique, celle des "orateurs", des "griffonneurs politiques", des "tribuns" et autres sophistes, l'oeuvre ainsi initiée ne se réclame pas pour autant de l'Art pour l'Art. De façon implicitement référente au rêve platonicien du Cratyle, la quête du mot juste se confond ici avec celle du Vrai, dans laquelle "les phrases s'adapteraient à l'idée, ainsi que les gants à la peau", de telle sorte qu'elles parleraient à l'âme sa langue natale, qui est sub specie aeterni celle de la vérité.

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Pour Mémoire

La dénonciation de l'angélisme ou la pensée de Charles Péguy.

Je dédie ce billet à mon ami Jacques Tallote, romancier

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Poète et penseur engagé de son époque, Péguy est un des auteurs majeurs du XXème siècle.
Il est dommage que son oeuvre reste encore aujourd'hui assez méconnue.


L’espérance

La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance.
La foi, ça ne m’étonne pas, ça n’est pas étonnant.
J’éclate tellement dans ma création.
Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.

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Ça c’est étonnant, que ces pauvres enfants voient comment tout ça se passe
et qu’ils croient que demain ça ira mieux, qu’ils voient comment ça se passe
aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.
Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce.
Et j’en suis étonné moi-même.
Il faut, en effet, que ma grâce soit d’une force incroyable, et qu’elle coule d’une source et comme un fleuve inépuisable.
La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs, et on ne prend seulement pas garde à elle. Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs, la petite espérance s’avance.
C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la foi ne voit que ce qui est,
Et elle, elle voit ce qui sera.

La charité n’aime que ce qui est,
Et elle, elle voit ce qui sera.
La foi voit ce qui est dans le temps et l’éternité.
L’espérance voit ce qui sera dans le temps et l’éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité même.

L'espérance - Charles Péguy

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Les Cahiers de la Quinzaine sont l'œuvre de Charles Péguy.

En créant cette revue en 1900, l'écrivain propose un nouvel espace de réflexion critique, ancré dans son temps. L'ambition des Cahiers tient dans cette formule célèbre : "Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste" (Lettre du provincial).

Dans cette publication, Charles Péguy se fait tout à la fois journaliste, chroniqueur, écrivain, éditeur, typographe, comptable…
il est le "gérant" de ses Cahiers. Il y publie ses propres œuvres mais aussi celles d'autres auteurs plus ou moins connus.

"Il n'y avait pas cet étranglement économique d'aujourd'hui, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il n'y a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidemment tort.
On ne saura jamais jusqu'où allait la décence et la justesse d'âme de ce peuple, une telle finesse, une telle culture profonde ne se retrouvera plus".

Charles Péguy

Louis Jouvet, le comédien désincarné

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Louis Jouvet a fait du théâtre sa terre d'élection. Il était guidé par une foi qui l'avait entraîné dans son adolescence à braver les excommunications familiales : "Le théâtre est un métier honteux" Il a écrit : " Condamnés à expliquer le mystère de la vie, les hommes ont inventé le théâtre, chassés du Paradis terrestre, ils se sont créé cet artificiel et temporaire paradis. " Le mystère qu'il retrouvait sur la scène dans l'écriture du poète, dans le jeu du comédien, il s'est employé à en approcher au plus près. " Acteur, spectateur, machiniste, costumier, accessoiriste, peintre, souffleur et éclairagiste, j'ai assumé tous les rôles. " Il a tout lu sur son art, sa pratique et sa philosophie ; il a noté, soir après soir, ses observations, anxieux de surprendre une vérité. " Il est un homme de science du théâtre ", a déclaré Christian Bérard, qui ajoutait : " ... de science et d'amour. " 

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Son engagement impliquait l'alliance parfaite de l'artisanat et de l'art.Associé à la grande réforme menée par Jacques Copeau au Vieux-Colombier en 1913, en qualité de régisseur et d'acteur, directeur ensuite et metteur en scène de la Comédie des Champs-Élysées en 1923, puis de l'Athénée en 1934, il a voué ses dons, sa science, sa passion à renouveler le mystère de la création dramatique en servant les auteurs français, ses contemporains, et d'abord Jules Romains avec Knock. Surtout, il a révélé les " secrets " du théâtre au romancier Jean Giraudoux et offert, avec lui, un auteur majeur au répertoire. Dans le scepticisme général, il lançait, à la veille de la " première " de Siegfried : " Ça ne fera pas un rond, mais ce sera l'honneur de ma vie d'avoir monté c'te pièce-là ! " Douze autres pièces de Giraudoux ont suivi !

jouvet405-g.jpgLes amoureux sont seuls au monde - Renée Dewillers, Louis Jouvet

"
L'art du metteur en scène est l'art d'accommoder des contingences. Ce n'est pas une profession, c'est un état"

Louis Jouvet

Gabriel Matzneff, insurgé, orthodoxe, "Drieu La Rochelle de sa génération"

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"La liberté n'est jamais acquise, elle est une perpétuelle reconquête. Quand je vois l'imbécile "nouvel ordre mondial" prôné par les pharisiens glabres d'outre-Atlantique et les excités barbus d'Arabie (qui, les uns et les autres, prétendent régenter nos mours, nous dicter ce que nous devons penser, croire, écrire, manger, fumer, aimer) étendre son ombre sur la planète, j'ai l'impression d'avoir labouré la mer, écrit et agi en vain. Pourtant, je m'opiniâtre. Qu'il s'agisse de la résistance au décervelage opéré par les media, de la résistance à l'omniprésente vulgarité des mufles, de la résistance aux prurigineux anathèmes des quakeresses de gauche et des psychiatres de droite, Séraphin, c'est la fin !, où sont assemblées des pages écrites de 1964 à 2012, témoigne que je demeure fidèle aux passions qui ont empli ma vie d'homme et inspiré mon travail d'écrivain ; que, jusqu'au bout, je persiste dans mon être".

matneff.jpgGabriel Matzneff


Par ailleurs, Ivre du vin perdu et Elie et Phaéton sont enfin réédités.


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Le Bateau Ivre de Rimbaud, poème mural Place Saint-Sulpice

Si vous allez vous balader du côté de la place Saint-Sulpice, promenez-vous rue Férou. Sur 300 m2, de droite à gauche, se donne à lire Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud, en un immense poème mural sur 300 m2. Un poème qui se déploie sur le mur d'enceinte d'un... hôtel des impôts.

C'est là, dans un restaurant aujourd'hui disparu que Rimbaud a récité ce texte, le 30 septembre 1871. Ce poème mural, le premier que la Fondation Tegen-Beeld fait réaliser à Paris, est une initiative culturelle néerlandaise, financée par l'Ambassade des Pays-Bas à Paris et plus de deux cents donateurs néerlandais. Elle fut réalisée par le calligraphe Jan Willem Bruins. C'est sublime.

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La maîtrise du travail étonnant et hors du commun de Dullin

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Charles Dullin entame sa carrière théâtrale à Paris en 1903, est engagé au théâtre des Gobelins et au Lapin agile. Il entre en 1906 au théâtre de l’Odéon dirigé par André Antoine, puis au théâtre des Arts en 1910. En 1913, il participe à la création du théâtre du Vieux Colombier de Jacques Copeau, puis forme sa propre équipe. Avec Louis Jouvet, Gaston Baty et Georges Pitoëff en 1927, il est membre du « Cartel des Quatre ». Entre 1940 et 1947, il est directeur du théâtre de la Cité (ancien théâtre Sarah Bernhardt), où il monte Les Mouches de Jean-Paul Sartre en 1943. Il rejoint ensuite l’équipe du théâtre Montparnasse, dirigé par une de ses anciennes élèves de l’Atelier, Marguerite Jamois.

charles-dullin-2-99e71.jpgCharles Dullin à l'extrême gauche et Louis Jouvet à l'extrême droite

En 1927, il s’associe à Louis Jouvet, Georges Pitoëff et Gaston Baty pour créer le Cartel des Quatre, par le biais duquel ils entendent s’opposer au théâtre de boulevard dominant la scène de cette époque. Aux côtés d’André Barsacq, Jean-Louis Barrault et Jean Vilar, Dullin a fait partie du mouvement de renouvellement français qui aboutira à un « théâtre décentralisé populaire ». Il a eu entre autres pour élèves Madeleine Robinson, Jean Marais, Marcel Marceau, Roland Petit et Alain Cuny. Son exécuteur testamentaire fut Edmond Desportes de Linières qui a toujours honoré la mémoire de son ami. Deportes fut le président de l’association des amis de Charles Dullin.

charles-dullin-portrait-w193h257-1.jpgCharles Dullin est remarqué très tôt pour ses talents d'acteur au début du XXe siècle, et se forme auprès de grands metteurs en scène (Antoine, Rouché, Copeau et Gémier). En 1921, il crée une troupe et une école, l'Atelier, et toute sa vie a enseigné et réfléchi à la formation de l'acteur, mais aussi à l'entreprise collective qu'est une mise en scène de spectacle. Joëlle Garcia, directrice du service chargé des archives, manuscrits et imprimés au département des Arts du spectacle de la BnF, a choisi et introduit plusieurs textes épuisés ou inédits de Dullin sur sa conception de la mise en scène.

charles6.jpg«Quand on écrit ses mémoires, on se fait deux sortes d'ennemis.
Ceux dont on parle. Et ceux dont on ne parle pas»

Charles Dullin

Les amours impossibles de Robert Desnos

"Je sors bouleversé d'une lecture des derniers poèmes de Desnos. Les poèmes d'amour sont ce que j'ai entendu de plus entièrement émouvant, de plus décisif en ce genre depuis des années et des années. Pas une âme qui ne se sente touchée jusque dans ses cordes les plus profondes, pas un esprit qui ne se sente ému et exalté et ne se sente confronté avec lui-même. Ce sentiment d'un amour impossible creuse le monde dans ses fondements et le force à sortir de lui-même, et on dirait qu'il lui donne la vie. Cette douleur d'un désir insatisfait ramasse toute l'idée de l'amour avec ses limites et ses fibres, et la confronte avec l'absolu de l'Espace et du Temps, et de telle manière que l'être entier s'y sente défini et intéressé. C'est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire ou Ronsard. Et il n'est pas jusqu'à un besoin d'abstraction qui ne se sente satisfait par ces poèmes où la vie de tous les jours, où n'importe quel détail de la vie journalière prend de l'espace, et une solennité inconnue. Et il lui a fallu deux ans de piétinements et de silence pour en arriver tout de même à cela".

Lettre d' Antonin Artaud à Jean Paulhan


Les dents des femmes sont des objets si charmants

qu’on ne devrait les voir qu’ en rêve ou à l’instant de l’amour.
Si belle! Cybèle?
Nous sommes à jamais perdus dans le désert de l’éternèbre.
Qu’elle est belle.
“Après tout”
Si les fleurs étaient en verre
Belle, belle comme une fleur de verre.
Belle comme une fleur de chair.
Il faut battre les morts quand ils sont froids.
Les murs de la Santé
Et si tu trouves sur cette terre une femme à l’amour sincère…
Belle comme une fleur de feu
Le soleil, un pied à l’étrier, niche un rossignol dans un voile de crêpe.

Vous ne rêvez pas

Qu’elle était belle

Qu’elle est belle.

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Premier numéro de la revue "L'étoile de mer" de Robert Desnos

Women’s teeth are such charming objects
that one ought to see them only in a dream or in the instant of love.
So beautiful! Cybèle?
We are forever lost in the desert of eternal darkness.
How beautiful she is.
“After all”
If the flowers were in glass
Beautiful, beautiful like a flower of glass.
Beautiful like a flower of flesh.
One must beat the dead while they are cold.
The walls of the Santé
And if you find on this earth a woman of sincere love…
Beautiful like a flower of fire
The sun, one foot in the stirrup, nestles a nightingale in a veil of crepe.

You are not dreaming.

How beautiful she was
How beautiful she is.

“L’Étoile de Mer,” dédié à Yvonne George, chanteuse de music-hall et offert à Man Ray

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"L’étoile de mer" de Man Ray, la photographie surréaliste transposée au cinéma
(film muet, ci-dessous)


Les sources artistiques de Man Ray en créant L’étoile de mer semblent évidemment plus littéraires que picturales. Or, à la fin de son texte, Desnos ajoute également qu’à son retour de voyage, quand il vit le film de Man Ray, celui-ci avait réussi à s’approprier le texte pour en faire une oeuvre personnelle et que la réussite du réalisateur revient principalement à un triomphe délibéré « de la technique ». C’est alors que nous nous souviendrons que Man Ray, photographe de formation, est à l’origine de nombreuses expériences photographiques. Nous lui devons ainsi une recherche sur le morcellement des corps, ainsi que la découverte de la solarisation, ou un traitement des images à base de plages accidentellement lumineuses par allumage de la lumière pendant le développement de l’image photographique..

Lorsque Robert Desnos s'installe alors dans l'atelier du peintre André Masson au 45 de la rue Blomet, à Montparnasse, près du Bal Nègre qu'il fréquente assidûment, il s'initie à l'opium. C'est alors le temps des trois forteresses surréalistes : Breton, rue Fontaine, Aragon, Prévert, Queneau et André Thirion, rue du Château et cette rue Blomet où Desnos compte Joan Miró et le dramaturge Georges Neveux pour voisins. Clair, garni de bizarreries trouvées au marché aux puces et d'un gramophone à rouleaux, l'atelier de Desnos n'a pas de clé, seulement un cadenas à lettres dont il se rappelle la composition une nuit sur deux. De 1922 à 1923, il se livre là uniquement au travail de laboratoire dont doit résulter Langage cuit, ce que Breton appelle les mots sans rides, et à la recherche poétique. "Les Gorges froides" de 1922, année où il rejoint l'école surréaliste,  en sont l'un des exemples marquants. Plus tard, c'est sans doute également dans cet antre qu'il écrira The Night of loveless nights.

Ernest Hemingway, infatigable combattant de la liberté

Un personnage occupe le devant de la scène : aficionado, chasseur de fauves, pêcheur au gros, ancien et nouveau combattant de la liberté ; une écriture l’a épousé, immédiate, serrée comme le poing d’un direct. L’énergie virile, ses fantasmes, ses récompenses, son éthique aussi reviennent de façon lancinante dans l’œuvre comme dans la vie. La faille qu’une telle insistance désigne, plus qu’elle ne la cache, finira par s’ouvrir un jour, béante à la bouche d’un fusil : pas assez tôt pourtant pour empêcher Hemingway de témoigner que « nul homme n’est une île », que le héros vrai n’est pas solitaire.

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En 1958, dans une interview au magazine littéraire The Paris Review, l'écrivain américain Ernest Hemingway a admis qu'il réécrivait la fin de son célèbre roman « L'Adieu aux armes » (« A Farewell to Arms ») 39 fois.

Son petit-fils Sean Hemingway avait soigneusement examiné le manuscrit de l'écrivain, et a constaté qu'en fait il y avait plus de terminaisons alternatives – de 47. Certains d'entre eux se composent d'un seul ou deux phrases courtes, l'autre - à partir de quelques paragraphes.
L' économie de mots, tout son style, sa caractéristique.

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Ernest Hemingway est le plus grand représentant de la « génération perdue », expression qu'il utilise dans Le Soleil se lève aussi, inventée par Gertrude Stein pour parler d'Ezra Pound, T.S. Eliot durant la periode de Paris est une fête. Paris est une fête, le plus fameux roman du maître dont je lis une page entière ou un extrait chaque année lors de l'édition du Prix Rive Gauche à Paris, et les verres de Long Island Ice Tea des Collégiens sont levés à sa mémoire ainsi qu'à celle de Fitzgerald..

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J'aime Hemingway car il évoque les grands combats politiques du siècle (comme la guerre d'Espagne), le dépassement de soi ou le goût de l'aventure, de manière journalistique, voire « télégraphique », comme l'a expliqué le traducteur français de ses deux premiers romans, Maurice Edgar Coindreau. Pour Hemingway, l'esthétique implique avant tout une éthique et non une métaphysique (comme l'écrivait Sartre sur Faulkner). Son œuvre est couronnée par le prix Nobel de littérature le 28 octobre 1954 « pour le style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l'art de la narration moderne, comme vient de le prouver Le Vieil Homme et la Mer ». Fidèle à lui même, il donnera à Stockholm, devant le jury de l'Académie suédoise, le discours le plus court de l'histoire de cette institution.

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De la foi à la chair, les conflits de Mauriac

Je dédie ce billet à mon ami Antoine Gavory, journaliste et écrivain.

Elevé dans une famille de la bourgeoisie catholique, François Mauriac n'a pas voulu être un romancier catholique mais un catholique qui écrit des romans. Lecteur de Baudelaire, Mauriac a développé dans la plupart de ses romans le thème du conflit entre la foi et la chair. Lauréat du prix Nobel de Littérature (1952), François Mauriac s'est écarté des romans à thèse et s'est beaucoup intéressé à l'analyse profonde de l'âme de l'homme avec toutes ses contradictions. L'univers mauriacien est un univers clos, c'est le milieu bourgeois catholique qui est souvent mis en scène, c'est sa vie intérieure et c'est sa personnalité qu'on peut déceler de ses œuvres dont: Thérèse Desqueyroux, le Baiser au Lépreux, Génitrix et le Désert de l'Amour. Ce dernier lui a valu le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1926.


mauriac.pngMauriac, un adolescent....d'autrefois

Chez Mauriac, la passion est, non seulement, un objet d'étude psychologique mais encore la manifestation du mystère du péché.
Mauriac, dans ses oeuvres, a présenté l'homme avec ses contradictions et avec ses remous.

Le monde, qu'il décrit plein de concupiscence, est entouré par la Grâce - l'Amour divin -. L'amour divin se trouve partout dans le monde plein de plaisir terrestre. Mauriac précise que Dieu est prêt à venir en notre aide. Non seulement il aide les pieux mais encore les pêcheurs. Il voit que le péché appelle la grâce. De même, il explique que la grâce se cache dans la présence du péché mais aux pires moments, elle surgit. On peut trouver donc au foyer de l'oeuvre mauriacienne une théologie du péché. L'oeuvre de Mauriac baigne dans une ambiance religieuse catholique. Pour parvenir à l'amour divin, pour chercher notre salut, il faut donc aimer non un amour concupiscent mais un amour, traduit par l'amour de l'autre, par le fait de rendre le bonheur aux autres, et de sacrifier notre passion et notre plaisir en faveur d'un but suprême: Dieu.

"Le Désert de l'Amour" occupe une place importante dans la production littéraire de Mauriac parce qu'il dévoile l'angoisse, l'inquiétude et le malheur de l'homme sans Dieu. Cette œuvre présente une peinture du drame humain provoqué par la cruauté de la passion. Elle révèle son influence sur chaque catégorie d'âge: l'adolescent et le vieil. Elle dissèque profondément la psychologie de la femme. L'amour est donc le point commun qui réunit les trois protagonistes, il est le cercle vicieux dans lequel ils tournent. La famille Courrèges réunissait le docteur Courrèges, Lucie, sa femme, Raymond, son fils et Madeleine, sa fille. Toutefois, cette famille est désunie bien que ses membres vivent sous le même toit:

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Nos proches sont ceux que nous ignorons le plus…nous arrivons à ne plus même voir ce qui nous entoure.
Il existe, dans ce roman, un personnage principal autour duquel se noue l'intrigue: Maria Cross qui est la source de la rivalité amoureuse entre le père et le fils. Cette passion est due à l'incommunicabilité des membres de la même famille, à la déception de la vie conjugale et à l'absence de Dieu.

Le 6 novembre 1952, la grande Académie suédoise des prix Nobel
  lui décerne celui de la littérature.
Son nom s’inscrit à la suite d’illustres Français tels que Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, André Gide.

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Plusieurs noms étaient en lice pour recevoir le fameux prix, on évoquait entre autres Churchill, Saint-Linbeck, Moravia, Graham Greene puis la compétition s’est recentrée sur Mauriac et Greene, confie à Jean Prasteau, journaliste de «Sud Ouest», que ce prix Nobel est la consécration de l’universalité d’une oeuvre et qu’il manifeste sa reconnaissance aux deux instruments de cette universalité, ses traducteurs en anglais : G.A. Hapkins et Graham Greene, qui par une étrange coïncidence, fut son rival le plus redoutable dans les débats de l’Académie. Il déclare aussi : « On va dire à propos de moi : “C’est la France qui gagne”. Il est extrêmement émouvant pour un homme, ne fût-ce qu’à l’occasion d’un prix littéraire, d’incarner, si indigne qu’il soit, sa patrie. »

L'émulation et l'esprit savants de Critique


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Inlassable travailleur des idées et des documents, Georges Bataille crée dès 1945 une nouvelle revue qui rendrait compte selon lui de « l'essentiel de la pensée humaine prise dans les meilleurs livres. L'une des plus anciennes revues, Le Journal des Savants qui date du XVIIe siècle suivait cette formule. ». Il s'agissait donc, dès le départ, de faire une revue de commentaires critiques sur les publications du moment et notamment les livres d'idées.

Dans une interview au Figaro Littéraire du 17 juillet 1947, Georges Bataille précise son projet : « Il faudrait que la conscience humaine cesse d'être compartimentée. Critique cherche les rapports qu'il peut y avoir entre l'économie politique et la littérature, entre la philosophie et la politique. »

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Egérie de Man Ray, Kiki de Montparnasse, l'incandescente

Dans ses mémoires, Man Ray raconte qu’Alice Prin, dite Kiki de Montparnasse , refusait de poser pour lui, parce que, disait-elle, "un photographe n’enregistrait que la réalité". Relatant sa réponse à Kiki, il poursuit: "Pas moi… je photographiais comme je peignais, transformant le sujet comme le ferait un peintre. Comme lui, j’idéalisais ou déformais mon sujet". Le Violon d'Ingres illustre particulièrement ces propos évoquant une photographie à mi-chemin entre la peinture et la reproduction mécanique

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Le corps de Kiki vu de dos ainsi que la position de sa tête, coiffée d’un turban oriental, rappellent les baigneuses de Ingres, par exemple le personnage situé au premier plan du Bain turc, référence suggérée à Man Ray par la perfection du corps de la jeune femme qui, dit-il, "aurait inspiré n’importe quel peintre académique".

Grâce aux deux ouïes dessinées à la mine de plomb et à l’encre de Chine sur l’épreuve, le corps est ici métamorphosé en violon. Si Man Ray joue avec l’expression populaire "avoir un violon d’Ingres", c’est-à-dire un hobbie, qui rappelle qu’Ingres était un fervent violoniste, il entend aussi révéler l’érotisme de la jeune femme et sa propre passion: elle est son violon d’Ingres. Le photographe évoque ainsi le thème de "l’amour fou", qu’ André Breton explore à son tour dans l’ouvrage éponyme de 1937.

A partir de 1927, le Dôme et la Coupole se partagèrent les personnalités.
Au Dôme, Hemingway, Man Ray le photographe, Henry Miller, Blaise Cendrars, Claudel, Jammes, Breton...
A la Coupole : Cocteau, Radiguet, Aragon, Elsa Triolet, Picasso, Foujita, Zadkine, Kisling, Sartre, Giacometti, Simone de Beauvoir.....

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Durant les années folles, tous se retrouvaient autour d'expositions et de soirées folles : celles de la baronne d'Oettingen, du bal nègre avec Youki et surtout avec Kiki, reine de ces soirées.

Sa beauté et sa gentillesse en firent la coqueluche des artistes désargentés. Elle avait débuté en chantant à la terrasse de la Rotonde et dans une boîte à la mode, le Jockey.

De nombreux peintres la prirent comme modèle : Modigliani, Soutine, Picasso, Foujita, Derain..... Parmi tous ses amants, Man Ray, le photographe-cinéaste américain l'immortalisa sur pellicule dans un court métrage de 1928, appelé «l'étoile de mer» d'après un poème de Robert Desnos

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On venait de loin pour la voir et l'entendre, sa photo faisait la une des magazines, elle avait tout : argent, bijoux, fourrures, voitures. Quand survint la Seconde Guerre mondiale, Kiki de Montparnasse vit la fin de sa gloire, puis la tragédie de la décrépitude.

Elle bascula dans la misère, allant d'un café à l'autre, de table en table, pour faire les lignes de la main. Alcoolique et droguée, elle mourut en 1953, emportant avec elle le souvenir d'une immense richesse et de la gloire passée de Montparnasse. Seul Foujita, assista à son enterrement au cimetière de Thiais.

Le génie mouvant de Francis Scott Fitzgerald

I have long been a fan of F. Scott Fitzgerald. I reckon anyone who has ever nurtured dreams of being a writer has been fascinated by the romantic legend of this great master. F. Scott Fitzgerald: The American Dreamer is a straightforward biographical documentary tracing Fitzgerald’s life from his beginings on Summit Ave. in St. Paul to his death aged 44 of a heart attack.

Francis Scott Key Fitzgerald was born in 1896 in Saint Paul, Minnesota to an upper middle class Irish Catholic family. He knew he would be a writer from a young age and showed unusual intelligence and a keen interest in literature. His first story was published in the local newspaper at the age of thirteen. At college in Princeton the two most defining influences on his life were already in place; literary genius and a drinking problem.

fitgerald.jpg Fitzgerald published the three novels that would make his reputation in a twelve year period; The Beautiful and Damned (1922), The Great Gatsby (1925) and Tender is the Night (1934). He had a marvellous ear which informed his lyrical style. His first drafts were undistinguished but as he revised them and played them against his ear, the work was polished into the remarkable novels that have become legendary. He revised Tender is the Night seventeen times before he considered it good enough to send to his publisher.

La Nuit noire de l'âme

Avec la Fêlure, Scott Fitzgerald livre la confession poignante, à mi-chemin de l'essai et de l'autobiographie, d'une banqueroute sentimentale, artistique et existentielle. (extraits ci-dessous)

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En 1936, Francis Scott Fitzgerald n'a que quatre ans à vivre et il est au plus fort de la dépression et de l'alcoolisme. Lui qui dans la décennie 1920-1930 avait été adoubé porte-parole d'une génération, fêté comme l'écrivain de l'« âge du jazz » et des années folles, n'est plus que l'ombre de lui-même. Le temps où il défrayait la chronique sur la Côte d'Azur avec sa femme Zelda et menait un train de vie aussi luxueux qu'extravagant dans les suites parisiennes du Ritz, le temps de l'amour heureux, des fastes et de l'argent facile, est désormais loin
.

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However Fitzgerald’s alcoholism meant that he was washed up by forty, only five years older than I am now. He was widely regarded as a hopeless alcoholic who had squandered his talent. His friend and contemporary Ernest Hemingway chided him for his “whoring” as Hemingway termed it; writing commercial short stories in order to make money rather than focussing on his novels. It must have been awful for Fitzgerald to know that his best work was behind him at an age where he should have been looking forward to his finest professional phase.

Fitzgerald was not a man’s man like his contemporaries Hemingway or Mailer, but women were charmed by him nonetheless, most notably Zelda Sayre, the golden girl of Alabama society. They married in 1920 when Scott was twenty four and of Zelda he said, “it was a love that was one in a century”. It was a grand life-changing love and a destructive one too. Zelda couldn’t bear to be bored and hated when Scott disappeared to work and left her alone. She turned to partying to amuse herself and encouraged Fitzgerald to join her, therefore exacerbating his alcoholism.

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Zelda was certainly the life and soul of any party she attended but this masked psychiatric problems. Those who claimed that Zelda was eccentric were mistaken. Zelda first developed schizophrenia at the age of thirty and was in and out of treatment for the rest of her life which was a huge burden on Scott both emotionally and financially. Even though they lived apart they never divorced. Zelda spent her last years after Scott’s death in mental institutions and died in a fire in a hospital aged 48.

When Fitzgerald died his books weren’t in print and his genius was only rediscovered in the 1950s. Nowadays The Great Gatsby is regarded as one of the great classics of American literature and Fitzgerald is considered a master of lyric style. For those wishing to know more about him, his books are the first place to start as they were inspired by events in his life but there is also a comprehensive and sympathetic biography by Matthew Bruccoli, who is considered the preeminent Fitzgerald scholar, which I would highly recommend

La fascination de la cruauté de Georges Bataille

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«J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer l’humour noir. J’étais sensible aussi aux dehors mêmes du personnage qui, plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, possédait (en plus juvénile bien sûr et avec une moindre discrétion) l’élégance dont il ne se départirait jamais, lors même que son maintien alourdi lui aurait donné cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu, élégance tout en profondeur et qui se manifestait sans aucun vain déploiement de faste vestimentaire. À ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique.»

Michel Leiris à propos de Georges Bataille

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Fondateur de la revue Acéphale, Georges Bataille annonce dans le texte inaugural “La conjuration sacrée”, un programme qui sera celui de sa pensée : “Il est temps d’abandonner le monde des civilisés et sa lumière. Il est trop tard pour tenir à être raisonnable et instruit – ce qui a mené à une vie sans attrait. Secrètement ou non, il est nécessaire de devenir tout autres ou de cesser d’être” . Georges Bataille n’est pas un révolutionnaire – du moins pas dans le sens de l’engagement politique ; son renversement il l’a vu dans la pensée. Peut-être plus “fou” que philosophe, comme il le dit lui-même, c’est bien à partir de la philosophie qu’il aura bâti sa pensée. Mais bâtir, n’est pas un mot juste : on “bâtit” une pensée dans un discours édifiant. Or, s’il ne détruit pas l’édifice philosophique, il tend à le renverser et, comme un enfant, à jouer dans les ruines.

Retracer la vie de Georges Bataille n’est pas pour Michel Surya tenter de découvrir qui serait le “vrai” Bataille (y a-t-il jamais une “vérité” sur qui que ce soit ?) mais cherche plutôt à faire apparaître comment un nom n’aura jamais cessé de s’effacer derrière son œuvre – comme aujourd’hui, peut-être, c’est son œuvre qui s’efface derrière son nom. Si la biographie n’a aucune prétention théorique, elle tente de penser la vie de Bataille et d’éclaircir les thèmes qui l’ont portée. Son refus de l’anecdote lui aura valu de devenir un livre de référence pour quiconque veut comprendre Bataille et ce, depuis sa première parution aux Éditions Séguier en 1987. Sur la difficulté de certaines pages nous dirons ceci que la pensée de Georges Bataille ne peut se comprendre indépendamment de sa vie, et vice et versa ; ce dernier écrivait dans son essai Sur Nietzsche : “Je ne pouvais qu’écrire avec ma vie ce livre” .

L’excès que comprend la biographie n’est pas seulement dû à la vie de Bataille, mais doit beaucoup à son auteur. Néanmoins il ne cherche pas à se mettre à la hauteur de l’excès bataillien, il développe un style qui lui est propre – un style plus brutal qui se confirmera dans ses écrits suivants. Aussi s’efforce-t-il d’arracher Bataille aux accusations dont il a fait l’objet et tente d’exposer les incompréhensions qu’a suscitées son œuvre. Il insiste ainsi sur ce point essentiel que Bataille n’est ni nihiliste ni pessimiste mais qu’au contraire il n’aura jamais cessé de dire “oui” au monde – et ceci jusqu’à l’angoisse. En guise d’hommage, Jean Piel faisait remarquer en 1963 : “Ce n’est pas la moindre contradiction que son œuvre, vouée à la recherche angoissée d’une expression à la limite de l’impossible, prenne souvent l’aspect d’une négation acharnée, alors qu’il ne cessa aussi de dire ‘Oui’ au monde sans aucune réserve ni mesure” .

“On ne sait qu’assez mal, à la fin ce qui aura fait que le jeune homme si visiblement encore attaché à Dieu [en 1922] devint celui que rencontra en 1924 Michel Leiris, et qu’il décrivit ainsi : ‘Quand j’ai rencontré Georges Bataille, celui-ci avait déjà la vie la plus dissolue. Il était débauché, buveur et joueur’” . Aussi fervent que sera Bataille jeune, aussi brutale sera sa reconversion : il renverse et retourne comme un gant son ancienne foi. “Au ‘Non’ que lui fit prononcer sa conversion d’août 1914, sa ‘reconversion’ de 1923 l’enjoint de prononcer un ‘Oui’ entier, sans élusion d’aucune sorte, un ‘Oui’ profond à proportion de ce qu’y trouve le monde léger, et de qu’y trouve d’enjouement celui qui le prononce” . Cette reconversion, comme le souligne Michel Surya, est nietzschéenne ; Nietzsche qu’il découvre en 1922, en même temps que Gide. Aussi, cette période de transition est-elle fortement marquée par sa rencontre avec le philosophe russe Léon Chestov qui devient en quelque sorte son mentor – lui faisant lire Platon, Dostoïevski, Nietzsche. De Chestov, Bataille retiendra, outre son goût prononcé pour le tragique, son anti-idéalisme radical.

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Les passions fixes de Philippe Sollers

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"En réalité,
l'amour dure toujours, il faut simplement mieux définir ce toujours. D'une façon ou d'une autre, visible ou invisible, vous sacralisez quelqu'un dans son existence entière, sa respiration et sa mort. L'amour, s'il a lieu, est plus fort que la mort.
Dans l'amour, quoi qu'il arrive, même aux confins de l'horreur ou de la démence, vous touchez du doigt la défaite de la mort.
»

Portraits de femmes - janvier 2013

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La raison du fou - Salvador Dali

salvadordali1929.jpgla liaison arts et sciences chez Dali offre un espace d’exploration qui est loin d’être négligeable


dali-persistance.jpg"La persistance de la mémoire"

http://www.nonfiction.fr/article-6260-arts_et_sciences__les_melanges_dali.htm

Salvador Dali, son génie pictural, ses frasques et ses berlues, une fabuleuse rétrospective, 33 ans après celle qu'il mit en scène de son vivant, attire des milliers de visiteurs au Centre Pompidou à Paris jusqu'en mars 2013. 227 œuvres, peintures, sculptures, dessins, photos, installations, films, sont présentés dans un seul et même espace. Dali, artiste total, l'un des plus grands peintres du XXe siècle, avait rêvé d'une célébration si abondante autour de sa création.

RGAP - périmètre Arts et Sciences

Le destin français de Louis Aragon

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Tout comme Victor Hugo, auquel il est souvent comparé ("Alter Hugo"), Aragon fut à la fois un poète et un militant politique acharné, nourrissant son oeuvre de cette pensée et de cette action. A l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Louis Aragon le 24 décembre 1982, Pierre Juquin, devenu écrivain, ancien député, Porte-Parole du PCF, publie une biographie du poète militant et raconte avec émotion les espoirs, les erreurs et la chute des idéaux communistes tout au long du XXe siècle, à travers le parcours d'Aragon et l'évocation de ses oeuvres.

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Ce premier tome s’intéresse à la vie du poète, de sa naissance en 1897 jusqu’à son engagement en politique en 1939.
L'auteur a rassemblé ici une quantité de documents rares ou inédits, mis à sa disposition par Jean Ristat, légataire universel du poète : articles, essais, discours, correspondance avec Romain Rolland, mais aussi des interviews télévisées jusqu'ici inédites parce que censurées par l'ORTF.

Le second tome 1940-1982, sera publié en mars 2013. Pour qui s'intéresse aux ambiguïtés, aux mystères et à l'oeuvre imposante d'Aragon, la lecture est passionnante de bout en bout de ces 800 pages forcément très documentées.


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Le procès du roman réaliste par André Breton

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André Breton
rend d'abord hommage à l'imagination, encouragée chez les enfants mais proscrite chez les adultes. il déplore qu"elle soit contrainte, limitée par les besoins impérieux de la nécessité matérielle, de la morale et de l'ordre social. Pour Breton, "la plus grande liberté d'esprit nous est laissée" et il ne faut pas "réduire l'imagination à l'esclavage", car elle rend compte "de ce qui peut être."


Breton fait le procès du "roman réaliste" qui cultive le goût du détail "chacun y va de sa petite observation" et qui se complaît dans des descriptions " rien n'est plus comparable au néant que celle-ci" et de reprendre cet exemple de Paul Valéry qui refusait d'écrire "la marquise sortit à cinq heures"

Il refuse l'analyse psychologique et la logique des sentiments "simple partie d'échecs dont je me désintéresse". Il faut au contraire réhabiliter en littérature le merveilleux car " le merveilleux est toujours beau [...] il n'y a que le merveilleux qui soit beau."

Lecteur de Freud (le rêve et son interprétation, 1900), Breton considère le rêve comme le lieu privilégié de la vie psychique inconsciente et on ne peut pas nier son importance. Rêve et réalité sont deux instances complémentaires : "Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, la surréalité [...] c'est à sa conquête que je vais"

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Il revendique la liberté de l'homme et de toutes choses "l'homme propose et dispose : il ne tient qu'à lui de s'appartenir tout entier, c'est-à-dire de maintenir à l'état anarchique la bande chaque jour plus redoutable de ses désirs"
Il raconte que c'est fortuitement qu'il a découvert un nouveau mode d'expression. Dans l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil, une phase en apparence énigmatique et à laquelle généralement on ne prête guère attention, une phrase, sortie de nulle part s'imposa à lui : "Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre."le principe de l'écriture automatique", sans contrôle de la raison venait de naître.

André Breton donne la définition du surréalisme.
Dés lors, les écrivains seront "les sourds réceptacles des échos" de l'inconscient, "des appareils enregistreurs"; il donne une sorte de "mode d'emploi" pour écrire automatiquement et il reproduit un exemple de conversation surréaliste, qui est en fait constituée de deux soliloques, chacun des deux interlocuteurs ne cherchant pas "à en imposer le moins du monde à son voisin."
" Quel âge avez-vous ?
- Vous"
" Comment vous appelez-vous ?
- Quarante-cinq maisons."
Les images surréalistes "s'offrent à lui, spontanément, despotiquement. il ne peut les congédier ; car la volonté n'a plus de force et ne gouverne plus les facultés" et il donne des exemples de phrases de Reverdy qui ne peuvent résulter "du moindre degré de préméditation" : "Dans le ruisseau il y a une chanson qui coule / le jour s'est déplié comme une nappe blanche / le monde rentre dans un sac."

Les collages sont un moyen surréaliste particulièrement intéressant, ils permettent "d'obtenir de certaines associations, la soudaineté désirable" et Breton précise qu' "il est permis d'appeler poème ce qu'on obtient par l'assemblage aussi gratuit que possible (observons si vous voulez la syntaxe), de titres et des fragments de titres découpés dans les journaux"

Le surréalisme se veut profondément " non-conformiste" et Breton pense qu'il faudra trouver encore et exploiter d'autres moyens d'expression.

La Revue blanche, une génération dans l'engagement

Les fondateurs, en 1891, de la Revue blanche sont les frères Natanson, Alexandre, Thadée et Fred. Ils sont les fils d'un banquier juif polonais, naturalisé français en 1876, ils ont fait leurs humanités au lycée Condorcet, où ils ont rencontré nombre de leurs futurs collaborateurs et amis.
Fondée pour communier dans le culte de Mallarmé, Ibsen, Wagner et Gauguin la Revue blanche va réunir tous les écrivains et peintres qui comptent (ou plutôt qui compteront) à son époque. La liste est impressionnante : Édouard Vuillard, Henri de Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Lugné-Poe, Tristan Bernard, Félix Fénéon, Léon Blum, Gustave Kahn, Lucien Herr, Julien Benda, Jules Renard, Charles Péguy, Octave Mirbeau, Marcel Proust, André Gide, Paul Claudel, Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire. Elle introduit en France, Strindberg, Tchékhov, Hamsun, Gorki, Marinetti et édite la traduction de Quo vadis ?(tropisme polonais), énorme succès de librairie qui va alimenter la trésorerie de la revue.
Rapidement, la revue prend position sur les sujets politiques qui agitent la France. Fénéon, qui en sera le secrétaire de rédaction est arrêté et jugé pour complicité au procès des Trente après la vague d'attentats anarchistes. Il est acquitté. C'est dès le début de l'affaire Dreyfus que viennent à elle les artistes et intellectuels (le terme naît à ce moment-là) dreyfusards. Tout le comité de la Ligue des droits de l'homme collabore à la revue.
Des figures émergent de ce tableau de groupe. D'abord Fénéon. Fonctionnaire au ministère de la Guerre, il excelle dans l'art du rapport administratif. De surchargée, sa prose littéraire vient à plus de simplicité en 1894

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Le plus beau dandy, Cossery

albert-cossery-02.jpg"Autrefois", l'hôtel La Lousiane accueillait une bonne partie de la gent littéraire et artistique germanopratine.
Gréco, Sartre, Beauvoir, Mouloudji y feront quelques séjours, le temps d'une jeunesse engagée ou désabusée. Albert Cossery y reste.
La chambre 58 devient son unique lieu d'écriture, le miroir parfait d'un homme qui n'a d'autre ambition que de jouir de la vie, le reflet exact d'une oeuvre qui érige le dénuement en philosophie.

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A paraître fin février

Des défis, des bravades post 68

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Paris, 1970
Jean-Luc Godard, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir distribuent
dans la rue des exemplaires du journal maoïste
La Cause du peuple après son interdiction par le gouvernement..

La bocca della Vérita

statue-la-bocca-della-verita-008.jpgJardin du Luxembourg 

Le triangle amoureux moraliste de Radiguet

etiennedebeaumont.jpgEtienne de Beaumont - 1924

Dans le Bal du Comte d'Orgel, il n’y a pas d’action réelle, il n’y a que des sentiments en action.

L’héroïne, Mahaut d’Orgel, lutte contre la passion qui l’entraîne vers François de Séryeuse, jusqu’à tout avouer à son mari.

Il s’agit d’un amour chaste ou le moindre geste est une aventure ; un amour platonique et pur. Et « dans ces rapports entre trois personnages, on sentira que tout se déroule sur un mode élevé dont on a peu l’habitude ».

En réalité, nous nous trouvons face à un couple de la « café society » de l’entre-deux guerres. Le comte Etienne de Beaumont (1883-1956), ami de Cocteau, qui lui présenta Raymond Radiguet, servit de modèle au personnage de Anne, comte d’Orgel.
Etienne de Beaumont fut une célèbre figure de la vie parisienne, connu pour les nombreux bals somptueux qu’il donna dans son hôtel particulier, l’Hôtel Masseran, sis au 11 rue Masseran dans le 7ème arrondissement de Paris.

Mahaut, plus jeune que son mari, paraît s’ennuyer, la fortune et l’inaction créant un sentiment de vacuité dont la jeune femme n’a sans doute pas conscience.

Les membres de la « café society » toujours en quête de divertissements vont danser et s’encanailler dans les ginguettes du Plessis-Robinson ou dans son château alors transformé en dancing car «c’est en ces époques troublées que la légèreté, le dévergondage même se comprennent le mieux"

C’est également une époque où cette classe aisée et futile organise de grands bals dont le dernier et le plus célèbre sera « le bal du siècle » offert par Charles de Bestégui en 1951.

Dans de telles situations, l’amour – même platonique – peut faire partie de ces « dévergondages ». En d’autres temps on aurait nommé cela du doux nom de « marivaudage ».

Le comte, ayant appris les sentiments que Mahaut nourrissait à l’égard de François de Séryeuse, admit « qu’il allait peut-être avoir mal. » et considéra cet aveu comme « une inconvenance qui tirait sa gravité d’avoir été publiée ».

On se trouve toujours dans cette légèreté d’être caractéristique de cette riche aristocratie.

Tant et si bien que le comte d’Orgel se refusant à annuler le bal prévu tient absolument à ce que François y assiste. Ce qui compte pour lui c’est de sauver les apparences car ce bal était un «devoir d’une frivolité grandiose» auquel il ne pouvait se soustraire.

Peu lui importait les attentes de sa femme et la distance qui s’installait entre eux.
Si la  rupture s'installait, au moins, le bal incontournable aurait lieu.

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Les dessous chics de Simone de Beauvoir

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"Je suis une femme écrivain, et une femme écrivain, ce n'est pas une femme d'intérieur qui écrit à ses moments perdus,

c'est quelqu'un pour qui écrire passe avant tout".

L' engagement féministe de Simone de Beauvoir est partout dans son écriture, dans ses romans, dans ses Mémoires,
et pas seulement dans son essai Le Deuxième Sexe, que j'ai lu fort jeune.

Simone de Beauvoir ne fut jamais une personne divisée, contrairement à d'autres.
C'était une personnalité à part entière et ses écrits, ses engagements, ses trajectoires témoignent parfaitement de cette magnifique
"aventure d'être soi".


photographiée ici en 1945 par Henri Cartier-Bresson

Les théâtres des situations de Sartre.

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Nous sommes tous les témoins de Jean-Paul Sartre.


Anachronisme

Aragon, homophobes et censeurs

par Jacques Henric

Trente-trois ans après notre dernier échange, vingt-deux après sa mort, je m’aperçois que je n’en ai pas fini avec Aragon.

Mai 2004. Hommage du Centre Pompidou à l’écrivain, au poète, au romancier, au politique. Deux jours de colloque. Responsable : Daniel Bougnoux, universitaire, excellent commentateur de l’ oeuvre d’Aragon, maître d’ oeuvre du premier volume de la Pléiade. Thèmes de la première journée : « Aragon et la modernité », « Aragon et la politique » (interventions de Philippe Forest et de Régis Debray). Jean Ristat et moi sommes invités par Daniel Bougnoux à parler librement de l’homme Aragon que nous avons connu ; Ristat du Aragon des dernières années ; moi, du Aragon des années 60-70. Public attentif. Ristat parle avec émotion de l’amitié qui le lia à « Louis » jusqu’à la fin de la vie de celui-ci. Après lui, j’évoque les rapports beaucoup plus distants que j’ai entretenus avec Aragon dans une des périodes les plus tendues de la vie politique française, je rappelle les conflits qui nous opposèrent et je termine en disant qu’avec le temps le souvenir de nos polémiques s’est estompé, qu’elles ont perdu de l’importance à mes yeux, et qu’Aragon est pour moi un des deux ou trois grands romanciers français du XXe siècle, j’ajoute que j’ai pour l’homme, pour cet homme qu’il m’est arrivé de détester, une estime qui ne cesse de croître. Je crois bon, pour finir, d’appeler à une relecture critique de son ?uvre à la lumière de ce qu’on a appris de sa sexualité. Aucune indiscrétion de ma part. L’homosexualité de l’auteur des poèmes d’amour à Elsa est depuis plusieurs années de notoriété publique. Elle s’est manifestée au grand jour après la mort d’Elsa Triolet, mais je savais par André Stil (comme d’autres l’ont su très tôt) qu’elle avait été une des faces cachées de l’existence d’Aragon. Aucune volonté de ma part, donc, de balancer un croustillant ragot. Je suggère simplement que la connaissance de l’ oeuvre romanesque et poétique serait enrichie sous cet éclairage-là. Pas de réactions de la salle. On passe au débat entre nous, les intervenants, lequel débat doit se poursuivre avec le public.

Je profite de la présence à mes côtés de Jean Ristat pour lui poser une question que je souhaite lui adresser depuis longtemps : pourquoi, diable, dans tous les textes qu’il a écrits sur Aragon, en particulier celui de l’Album de la Pléiade, le nom d’André Stil n’apparaît jamais, alors que Stil a joué un rôle important non seulement dans la vie du PC, mais singulièrement dans celle d’Aragon ? Jean Ristat confirme l’élimination de ce nom (qui n’est pas sans me rappeler la pratique des photos retouchées sous le règne de Staline). Cet « oubli », Ristat le reconnaît volontaire et le revendique. La raison ? L’indignation qui avait été la sienne en prenant connaissance d’une anecdote rapportée par Stil dans un livre d’entretiens, Une vie à écrire. Stil, répondant à une question de Jean-Claude Lebrun, raconte que lors d’un comité central, entre deux séances, il se retrouve avec Louis pour une pose pipi dans les toilettes en sous-sol, et Louis, avec une mine de conspirateur, sort alors une photo de son portefeuille, qu’il lui tend. Des jeunes hommes nus (mais casqués et bottés) en train de se sodomiser en file dans la neige, « comme en un monôme à la Breughel », commente Aragon. Des soldats. De beaux gaillards. Oui, mais des soldats allemands ! De jeunes SS !... Ristat scandalisé. Odieuses calomnies de Stil. Jamais Louis n’aurait pu se délecter à la vue de jeunes nazis en train de s’enfiler ! Moi, dubitatif. Connaissant Aragon, et connaissant Stil, pas assez malin pour inventer une anecdote pareille, j’incline à penser que son récit était véridique. Et je trouve l’histoire plutôt plaisante, susceptible en tout cas de me rendre Aragon encore un peu plus humain et plus sympathique. Aux yeux du camarade Ristat, si les bidasses avaient été soviétiques, la morale était-elle sauve ? Sexuellement incorrect, le camarade Louis, on dit bravo ! Mais un enculage politiquement incorrect, ça non !

Notre séance prend fin. Plus assez de temps pour donner la parole à la salle. Daniel Bougnoux nous remercie chaleureusement, Philippe Forest, Jean Ristat et moi. Nous avons mis un peu de vie dans un colloque qui ronronnait et l’idée est lancée de poursuivre ailleurs cet échange entre nous. Daniel Bougnoux quitte la tribune pour retrouver dans le hall Régis Debray qui attend d’intervenir après nous. Forest, Ristat et moi, on s’attarde. La traversée de l’amphi pour gagner la sortie tient de la course d’obstacles. Nous voilà Ristat et moi violemment pris à partie par des énergumènes déchaînés. Anciens ou nouveaux adhérents du PC ? Vieux universitaires à la retraite ? Versificateurs lyriques en transes, tombés des génitoires du Poète de l’Amour ? Sectateurs enfiévrés du Couple ? Homophobes sans vergogne ? Et que c’est un scandale ce que nous avons dit du camarade Aragon ! Et que nous sommes d’indignes calomniateurs, de vils provocateurs ! Et que c’est honteux de salir ainsi un grand écrivain avec une salingue histoire de chiotte et de photos pornos... ! On se fraie tant bien que mal un passage au milieu de la petite troupe vociférante et on retrouve Daniel Bougnoux dans le hall du Centre. Il est en conciliabule avec son ami Régis Debray. On s’approche, je sens une gêne, une atmosphère lourde. Je tends la main à Debray qui ostensiblement me tourne le dos et s’éloigne. J’apprends par Bougnoux que « Régis » est fou de rage à cause de nos propos et que, choqué, indigné, il menace de ne pas conduire le débat suivant. Et je vois, éberlué, le même Daniel Bougnoux qui, il y a à peine deux minutes, nous tressait des couronnes de lauriers, soudain rouge de colère et de réprobation, nous faisant la morale, déclarant que nous étions conduits de façon déshonorante et que ce qui venait de se produire resterait une « tache » sur ce colloque... Pas besoin d’un dessin, on comprend que, travaillant aux côtés de Régis Debray aux Cahiers de médiologie, Daniel Bougnoux vient de se faire remonter les bretelles par son directeur de revue. Leçon de ce psychodrame : puritanisme et homophobie ont encore de beaux jours devant eux.

Jacques Henric,
Mondes francophones, 2004.

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Louis Aragon

Les passions suspendues de Duras

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Confessions intimes, fulgurances, crépuscule glorieux dans "La passion suspendue" (Seuil).
Récit d'une vie, au domicile de l'auteur rue Saint-Benoît en 1987
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Entre 1987 et 1989, après le succès foudroyant de L'Amant qui fait d'elle un écrivain mondialement reconnu, Marguerite Duras se confie en toute liberté à une jeune journaliste italienne sur sa vie, son oeuvre, son obscurité, puis sa gloire, la politique, la passion. Ce dialogue a paru une fois en langue italienne et avait disparu, ignoré des admirateurs de Duras qui vont ici réentendre sa voix

Stein, le cénacle

A partir de 1903 et pendant 40 ans, la maison Stein sur la Rive Gauche de Paris est devenu un lieu renommé rassemblant les artistes américains expatriés, les écrivains, et autres notables dans le monde des arts et des lettres d'avant-garde. Entrée et appartenance au Stein Salon était une validation recherchée. Gertrude Stein devint le mentor de combinaison, critique et gourou de ceux qui réunis autour d'elle furent dignes de figurer dans ce groupe raréfié d' artistes talentueux. Elle fut décrite comme une figure imposante et intimidante, d'une manière relativement démesurée. En 1933, Stein a publié les mémoires de ses années parisiennes intitulé L'Autobiographie d'Alice B. Toklas, qui est devenu un best-seller littéraire et cet avènement la fit passer de l'obscurité relative de la figure littéraire culte à la lumière de l'attention générale.

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La liberté des mers de Pierre Réverdy (extraits)

L'Or du temps

Une main fermée sur le vent. Les cinq doigts plissant la lumière, elle tient la pièce d'or ardente qui l'éclaire.
On cherche le dessin au sens de la raison. Le reste est mieux caché aux coins de la maison et dans les replis de la tête, de la bouche qui souriait derrière les barreaux qui gardent la fenêtre.
Chef d'oeuvre vide qui roulait, actif dans l'infini et le temps qui s'arrête.
Un rayon de soleil déchire la nuée mais l'ombre de l'oubli est déjà toute prête.

Profil céleste

L'ombre descend tout à coup dans les rayons des branches. Les toits glissent sans bruit sous la même fraîcheur. Des rires de bonheur coulent de la fenêtre et la clarté revient, du mur jusqu'au front de la tête et des arbres, dans l'angle où se croisent des lignes de couleur.
Dans la lumière tendre où l'avenir se cache, il y a un souvenir qui tourne, s'arrête et me menace. Puis le profil d'en haut s'abat sur l'horizon, écrase mon désir et prend toute la place. Quand même, il faut partir.

L'esprit dehors

Les mains s'étirent sous la lampe où le papier blanc se déploie, où le tranchant de l'abat-jour coupe les têtes. Dans le seul coin de cette salle où la clarté remue on entend quelquefois la pendule qui bat. Personne n'oserait entrer dans ce silence.
On craint pourtant le bruit du doigt cherchant dans le secret les lignes de la porte. Au débouché funèbre de la nuit, quelqu'un passe en criant dans la rue qui s'efface.
Murmures sans écho, chagrins de trop grand poids, la plume grince tard sur la feuille du livre, comme le vent rugueux sur la pente du toit.

Le nom de l'ombre

La vitre où quelques gouttes de rosée brillent encore, s'est brisée. Sous la lampe, le livre s'est ouvert sur une page blanche et l'ombre descendue du toit s'est arrêtée. Elle est bien plus grande qu'un homme. Et dans la chambre basse où l'éclair est passé, une lumière sans pétales tremble encore un peu sur sa tige.

Sans entrer

Derrière la porte sans vitres, deux têtes de remords s'encadrent dans un sinistre jeu de grimace amicale. Et par l'autre porte entr'ouverte - celle qui les protège assez mal de la nuit - on aperçoit le rayon où s'alignent les livres, où se réfugient les rires et les mots des veillées sous la lampe, sous la garde d'un très vieux portrait – menaçant de son éternel sourire équivoque.
Et tout s'étouffe et s'assoupit en attendant le réveil, la lumière et la vie, et, plus que tout, la fin de l'effroyable rêve.

Clair mystère

Par-dessus le portique où s'enroule la treille et où chante l'oiseau. A la fenêtre où se dressent une tête et un buste immobiles. Derrière le mur qui penche et l'air qui s'éblouit, un œil à demi clos qui attend le signal.

Dernière marque

Ces mains qui n'imitaient aucun signe ni geste, sans que l'on pût imaginer pourquoi, allaient s'ouvrir sur la terrasse.
Ces mains blanches, dont les doigts parlaient, en vous touchant d'un baiser mal posé, s'envolèrent. Elles gardaient l'empreinte ancienne et rose d'une inoubliable brûlure.
Les mains étaient cachées dans les cheveux défaits qui couvraient à demi les épaules. Et des larmes d'orgueil, de remords et peut-être de sang s'écoulaient lentement sur la pointe des pieds de la veilleuse

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De la liberté et de l'engagement en poésie

L' entretien d'André Parinaud publié dans la revue Arts, le 7 mars 1952, entre André Breton, Pierre Reverdy et Francis Ponge

Bientôt en ligne.


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Pierre Réverdy, André Breton et Francis Ponge

Les joies de la famille

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Jardin du Luxembourg - 2012

Ode à Jane B.

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Les amours, des feintes de Jane B

"Il y a une forme d'élégance quotidienne dont les Françaises n'ont pas perdu le secret. Au long des boulevards, les surréalsites jouissaient autrefois de ce hasard objectif qui plaçait sur leur chemin des muses anonymes et fatales. Un temps révolu ? Voire. Car les muses n'ont pas disparu. Les années 30 sont loin mais votre beauté illumine encore la vie."

Marc Lambron 
Le Figaro Madame du 19 janvier 2013

L'Ermitage, la sublime

Je collaborais quelquefois à l'Ermitage. Remy de Gourmont également. Il y créa dans chaque numéro une Chronique stendhalienne qui fut, je crois bien, la première du genre....
Paul Léautaud - Passe temps

Quand j'ai connu Mazel en 1895, il ne dirigeait déjà plus la revue l'Ermitage, qu'il avait fondée quelques années auparavant et qui tint une place importante dans le mouvement symboliste. L'Ermitage commença à paraître en Avril 1890, presque en même temps que le Mercure de France, la Plume et les Entretiens politiques et littéraires. Les jeunes gens qui fondèrent l'Ermitage, en se partageant les frais d'impression, étaient de simples étudiants. Ils se réunissaient dans une salle aujourd'hui disparue du côté du Jardin des Plantes. La plupart sont devenus magistrats sérieux ou doctes médecins ; aucun d'eux n'est resté dans la littérature, à l'exception d'Henri Mazel, qui donna tout de suite à sa revue une allure sérieuse, en y publiant des articles de critique et de sociologie. Si l'Ermitage eût trouvé des ressources pécuniaires, il eût certainement pris la place que devait occuper le Mercure de France, et Mazel y eût tenu le rôle de maître de chœur, au milieu d'une pléiade de jeunes écrivains qui se sont tous fait un nom dans les Arts, la Philosophie ou la Littérature : Régnier, Germain, Valin Bouyer, Robert Ritter, Soulier, Moréas, Merill, Viélé-Griffin, Herold, Bernard Lazare, Quillard, Pierre Louys, Retté, Dorchain, Lemoyne, Paul Masson, Jules Renard, Béranger, Boylesve, Rebell, Gide, Paul Fort, Des Gâchons, etc.
Antoine Albalat, Souvenirs de la vie littéraire, Crès, 1924

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Jean-Louis Forain par J-K Huysmans

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Article paru dans la Revue Ilustrée No. 82. 1 mai 1889


M. Forain eut l’inespérable chance de ne ressembler à personne dès ses débuts. Sorti de l’officine de M. Gérôme, ayant même passé, je crois, par l’atelier de M. Carpeaux, il n’eut en réalité que deux maîtres, M. Manet et M. Degas. Bien que la filiation puisse être soupçonnée dans ses premières oeuvres, qu’il signait d’un paraphe aboli, d’un L et d’un F enlacés, formant un 4, elle est devenue presque depuis longtemps problématique et quasi nulle. Il a apporté, en art, une ironique gaité de Parisien subtil, un esprit goguenard et sagace, dans le faux bon enfant d’une blague noir. C’est à cette orientation d’un esprit net et coupant, très élagué de toute chimères, que sont dues les audacieuses légendes de ses curieux dessins, des légendes qui sont parfois presque comminatoires pour les mesquines gredineries de cette fin de siècle.

M. Forain a voulu faire ce que le Guys, révélé par Baudelaire, avait fait pour son époque, peindre la femme où qu’elle s’affirme, au concert, au café, au théâtre, dans les coulisses, dans les divers salons où elle se détient et s’impose, et il a naturellement aussi peint l’éternel comparse de la grande farce, le Crevel moderne, et l’élégant jobard en quête d’un renom mondain. Personne n’a mieux que lui, dans d’inoubliables aquarelles, campé la fille contemporaine; personne n’a mieux rendu les tépides amorces de ses yeux vides, l’embûche jolie de son sourire, l’émoi préparé de ses seins, le glorieux dodinage de son chignon trempé dans les eaux oxygénées et les potasses; personne n’a plus authentiquement exprimé la délicieuse horreur de son masque rose, ses élégances vengeresses des famines subies, ses dèches voilées sous la gaiîté des falbalas et l’éclat des fards.

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Ces qualités d’observation aiguë, ce dessin délibéré, rapide, concisant l’ensemble, avivant le soupçon, forant d’un trait jusqu’au dessous, il les a apportés dans les journaux où il loge; je revois encore une planche parue, en 1876, dans la Cravache, et intitulé « L’Amant d’Amanda », une parodie du groupe « Gloria Victis », un gommeux de bois, mi-mort, la tête renversée, soutenue par une exquise femme qui tenait tout à la fois de la poupée et de la maraudeuse ; c’était une terrible et vraie merveille ! Tout le monde a feuilleté depuis ses dessins du Courier Français, du Fifre, et les lecteurs de cette Revue s’éjouissent des savoureuses « Pages modernes » qu’il leur donne, quelques-unes presque cruelles, sous leur légère grâce, le lit de mort, par exemple, et ce joueur qui tient un revolver dont il se menace sans danger, et extirpe de l’argent aux effrois amoureux d’une femme.

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En fait de livres, M. Forain n’avait jusqu’alors illustré, en de capiteuses eaux-fortes, qu’un seul volume, les Croquis Parisiens, autrefois parus dans le placard oublié d’une librairie morte. Personne n’avait le courage de s’adresser à lui pour imager un livre dont le sujet fût réellement moderne. Cette aubaine est enfin venue. Voulant sortir de l’ornière où les librairies dites de luxe s’empêtrent sans exception, depuis des ans, la maison Quantin se résolut à tenter l’experience, et elle lui demanda d’illustrer un livre sur les cafés-concerts, dont le texte fut confié aux habiles expertises de MM. Guiches et Lavedan.

Bien lui en prit, car les planches livrées par M. Forain, et magistralement interprétées par la gravure sur bois de M. Florian, sont extraordinaires ! Le notateur perspicace, le Parisien narquois, le peintre doué de la vision rare, du dessin en quête de mouvements imprévus et justes, de la couleur accomplie dans la surprise d’une lumière exacte, est tout entier dans ces douze aquarelles et ces cent vignettes imprimées dans le texte, à plusieurs tons.

D’aucunes sont d’une inconcevable alert et piquent, toutes vives, sur le papier; les faces humaines, en soucis ou en liesses. Cabotins, spectateurs, larbins, tout y passe: le poulailler où le peuple, penché le buste en dehors, se gausse, en haleinant fort et en pipant ferme; les loges réservées où les dame sourient devant des messieurs préoccupés d’affaires ; le garçon avec un front chauve et des touffes de choux-fleurs le long des tempes, qui rêve aux caustiques pourboires qu’il voudrait extirper à l’indifférence lassée des gens ; le cabot, sérieux, guindé, qui expectore, un bras tendu et ses yeux en orgeat levés vers le ciel, la chanson patriotique; l’actrice, décolletée, qui tient d’une main son éventail, et de l’autre, gantée de noir, bénit la drogue sentimentale qu’elle écoule dans le vinaigre à la ciboulette de sa pauve voix ; tout, jusqu’à l’ouvreur de portières qui s’élance au-devant des étoiles à la sortie de théâtre, tout a été surveillé et scrupuleusement fixé, par M. Forain, dans ces bonnes planches.

De cet amusant sujet, le café-concert, il a exprimé le suc essentiel comme il avait jadis, pour le raffinement des vrais artistes, concentré les pénètrantes parfums des cabinets particuliers, des promenoirs des Folies-Bergère, des salons de danse et des bars.

J. K. HUYSMANS

Louis-Henri Forain, dit Jean-Louis Forain, est né à Reims le 23 octobre 1852 et mort à Paris le 11 juillet 1931.
Il fut peintre, goguettier, illustrateur et graveur.

Il est enterré au Chesnay.

Hier, sur sa tombe, traînaient des éventails et de minuscules aquarelles délavées.
Linceul blanc


Léon-Paul Fargue, piéton de Paris

Le Paris dans lequel Fargue nous invite à musarder est celui de la première moitié du XXe siècle, parfois de la fin du XIXe (quand il remonte dans ses souvenirs). S’il flâne en « jouant à saute-mouton avec des vies antérieures », il musarde surtout à travers divers quartiers, avec une nette prédilection - affichée d’entrée - pour le sien : les entours des gares de l’Est et du Nord, du canal Saint-Martin, de la Chapelle et de Belleville. Autre lieu aimé : la butte, ce Montmartre de l’entre-deux-guerres qui avait déjà commencé à perdre son âme avec ses peintres. Sur l’autre rive, Saint-Michel et Saint-Germain-des-Près où il habita, ou encore Montparnasse, lui inspirent des pages où la tendresse le dispute à l’observation narquoise et à la nostalgie souriante.

De cabarets en caboulots, de Passy-Auteuil à la Halle aux Vins, des Champs-Elysées au Marais ou à la rue de Lappe, et de palaces en hôtels, cette visite guidée du Paris des « années trente » passe aussi par la rêverie, les portraits (de la Parisienne, et de cent autres personnages), les souvenirs et l’imaginaire. On y croise ses amis Jarry, Charles-Louis Philippe, Larbaud, Picasso, Satie, Aragon, Pierre Benoit, Proust, quelques autres artistes tout à fait oubliés, on y baigne surtout dans une poésie des rues, des gares et des cafés qui donne envie de lui emboiter le pas.

Léon-Paul Fargue prétendait : «On ne guérit pas de sa jeunesse». Il savait que toute tentative de déplacement est une quête du temps, perdu peut-être, et mesurait parfaitement la profondeur de l’aventure lorsqu’il écrivait : « Vous vous faites une idée réaliste et raisonnable du voyage. Mais on ne voyage pas pour des choses raisonnables, pas d’avantage pour des choses réelles. Au terminus de votre ligne, et de toutes les lignes qui la prolongent, et de toutes les lignes du monde, il n’y a pas de choses sérieuses, il n’y a pas un rendez-vous d’affaires, il n’y a pas un billet de banque, il n’y a pas même un sentiment. Il y a un fantôme. »

..........Et au 1, boulevard du Montparnasse...........

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L'amour dure trois ans a un an

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«L’amour est une catastrophe magnifique : savoir que l’on fonce dans un mur, et accélérer quand même»

Frédéric Beigbeder


Avec Gaspard Proust dans le rôle de Marc Marronnier, de Louise Bourgoin dans le rôle d' Alice, de Joey Starr dans le rôle de Jean-Georges, de Jonathan Lambert dans le rôle de Pierre, de Frédérique Bel dans le rôle de Kathy, de Nicolas Bedos dans le rôle d' Antoine, d' Elisa Sednaoui dans le rôle d' Anne, de Bernard Menez dans le rôle du père de Marc, d' Anny Duperey dans le rôle de la mère de Marc, de Thomas Jouannet dans le rôle du prof de surf, de Christophe Bourseiller dans le rôle du curé, de Valérie Lemercier dans le rôle de Francesca Vernesi, de Pom Klementieff dans le rôle de la fiancée du père, de Jules-Edouard Moustic dans le rôle du gourou, de Victoria Olloqui dans le rôle d' Ines, de Chloé Beigbeder dans le rôle de la jeune surfeuse, de Frédéric Beigbeder dans le rôle du soldat russe, de Valérie Kirkorian dans le rôle de la divorcée

Dans leurs propres rôles : Michel Legrand, Marc Lévy, Michel Denisot, Ali Baddou, Ariane Massenet, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Thierry Ardisson, Paul Nizon, Jean-Didier Vincent, Nicolas Rey, Emma Luchini, Alain Riou, Philippe Vandel.

Et moi-même, lectrice (3 fois) parmi les 750.000 autres.
De la place de l'Odéon au Cyrano de Versailles

La Revue Illustrée de 1899 et l'Ermitage de J-K Huysmans

Edition n°15 du 15 juillet 1899

Couverture et gravure hors-texte : Alphonse Mucha.
Sommaire :
Alphonse Mucha, par Jérôme Doucet, reproductions d'affiches et de panneaux décoratifs.
Ecran, par A. Mucha, aquarelle inédite, rerpoduite en or et couleurs.
Sémiramis, par Jean Bertheroy, en-tête de G. Rochegrosse, encadrement de E. Monchau.
Impressions de céthédrales J.-K. Huysmans.
L'ermitage de J.-K. Huysmans, par Adolphe Brisson, portrait d'après Dornac et photographies de Thiolier.
Frais-du-jour, par Georges D'Esparbès, illustrations de H. Delaspre.
La légende du saule, par J. Dantreville, dessins de G. Dutriac.
Critique littéraire, par Montfrileux.
revuehuysmansbb.jpgEchos des Théâtres, par Louis Schneider, photographies de Reutlinger.
La vie mondaine, par le Masque de Velours.
Les concerts, par Gustave Robert.
Echos mondains.

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Jean-Bertrand Pontalis

Le psychanalyste, philosophe et écrivain Jean-Bertrand Pontalis, ancien élève de Sartre et disciple de Lacan, est décédé mardi, le jour de son 89e anniversaire, a annoncé son éditeur Gallimard. Né le 15 janvier 1924, cet agrégé de philosophie, auteur de nombreux essais sur la psychanalyse et de plusieurs romans, avait reçu en 2011 le grand prix de littérature de l'Académie française.

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Françoise Giroud - 10 ans après sa mort.

Publication de son Journal Inédit  "Histoire d'une femme libre", "Françoise Giroud vous présente leTout-Paris". Parution également d'un livre d'Alix de Saint-André "Garde tes larmes pour plus tard", le tout chez Gallimard.

Deux Prix ont été créés par le fonds de dotation Françoise-Giroud, présidé par Caroline Eliacheff, sa fille :
le Prix du Portrait et le Prix Nouvelle Vague, tous deux décernés le 17 janvier lors d'une cérémonie au MK2 Bibliothèque.  


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de Préface à Poètes, vos papiers - Léo Ferré, 1956

Je voudrais que ces quelques vers constituent un manifeste du désespoir, je voudrais que ces quelques vers constituent pour les hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir.

La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou. On ne prend les mots qu'avec des gants: à "menstruel" on préfère "périodique", et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du codex. Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.

L'alexandrin est un moule à pieds. On n'admet pas qu'il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l'alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes: ce sont des dactylographes. Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose c'est de la prose poétique. Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique - toutes licences comprises. Il n'y a point de fautes d'harmonie en art; il n'y a que des fautes de goût. L'harmonie peut s'apprendre à l'école. Le goût est le sourire de l'âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c'est ce qui fait le mauvais goût. Le Concerto de Bela Bartok vaut celui de Beethoven. Qu'importe si l'alexandrin de Bartok a les pieds mal chaussés, puisqu'il nous traîne dans les étoiles! La Lumière d'où qu'elle vienne EST la Lumière...

leoferre-sn635.jpg En France, la poésie est concentrationnaire. Elle n'a d'yeux que pour les fleurs; le contexte d'humus et de fermentation qui fait la vie n'est pas dans le texte. On a rogné les ailes à l'albatros en lui laissant juste ce qu'il faut de moignons pour s'ébattre dans la basse-cour littéraire. Le poète est devenu son propre réducteur d'ailes, il s'habille en confection avec du kapok dans le style et de la fibranne dans l'idée, il habite le palier au-dessus du reportage hebdomadaire. Il n'y a plus rien à attendre du poète muselé, accroupi et content dans notre monde, il n'y a plus rien à espérer de l'homme parqué, fiché et souriant à l'aventure du vedettariat.

Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du Tout-Paris.

Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut "aller à la ligne". Le poète n'a plus rien à dire, il s'est lui-même sabordé depuis qu'il a soumis le vers français aux diktats de l'hermétisme et de l'écriture dite "automatique". L'écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures: le five o'clock de l'abstraction collective.

La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche. Il faut que l'oeil écoute le chant de l'imprimerie, il faut qu'il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée: le vers écrit ne doit être que la version originale d'une photographie, d'un tableau, d'une sculpture.

Dès que le vers est libre, l'oeil est égaré, il ne lit plus qu'à plat; le relief est absent comme est absente la musique. "Enfin Malherbe vint..." et Boileau avec lui... et toutes les écoles, et toutes les communautés, et tous les phalanstères de l'imbécillité! L'embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes. Les sociétés littéraires sont encore la Société. La pensée mise en commun est une pensée commune. Du jour où l'abstraction, voire l'arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l'amour, mais la faillite de l'Art. Les poètes, exsangues, n'ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques - ce qui revient au même, les peintres du fusain à bille. L'art abstrait est une ordure magique où viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue... Car enfin, le divin Mozart n'est divin qu'en ce bicentenaire!

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes. Qu'importe! Aujourd'hui le catalogue Koechel est devenu le Bottin de tout musicologue qui a fait au moins une fois le voyage à Salzbourg! L'art est anonyme et n'aspire qu'à se dépouiller de ses contacts charnels. L'art n'est pas un bureau d'anthropométrie. Les tables des matières ne s'embarrassent jamais de fiches signalétiques... On sait que Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes, que Beethoven était sourd, que Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique, qu'il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger, que Baudelaire eut de lancinants soucis de blanchisseuse: cela ne représente rien qui ne soit qu'anecdotique. La lumière ne se fait que sur les tombes.

Avec nos avions qui dament le pion au soleil, avec nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont tues", avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions. Le seul droit qui reste à la poésie est de faire parler les pierres, frémir les drapeaux malades, s'accoupler les pensées secrètes.

Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l'atome. L'énergie enfermée dans la formule relativiste nous donnera demain la salle de bains portative et une monnaie à piles qui reléguera l'or dans la mémoire des westerns... La poésie devra-t-elle s'alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l'âme humaine et son désarroi dans un herbier?

Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique. A New York le dentifrice chlorophylle fait un pâté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. Le progrès, c'est la culture en pilules. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule. Tout est prêt: les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir?

Dans notre siècle il faut être médiocre, c'est la seule chance qu'on ait de ne point gêner autrui. L'artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse. Il n'y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend. Il faut s'appeler Claudel ou Jean de Létraz, il faut être incompréhensible ou vulgaire, lyrique ou populaire, il n'y a pas de milieu, il n'y a que des variantes. Dès qu'une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d'anarchiste.

Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n'es pas un système, un parti, une référence, mais un état d'âme. Tu es la seule invention de l'homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de liberté. Tu es l'avoine du poète.

A vos plumes poètes, la poésie crie au secours, le mot Anarchie est inscrit sur le front de ses anges noirs; ne leur coupez pas les ailes! La violence est l'apanage du muscle, les oiseaux dans leurs cris de détresse empruntent à la violence musicale. Les plus beaux chants sont des chants de revendication. Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas: on se bat.

Place à la poésie, hommes traqués! Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez-lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les hommes de salaires.

N'oubliez jamais que le rire n'est pas le propre de l'homme, mais qu'il est le propre de la Société. L'homme seul ne rit pas; il lui arrive quelquefois de pleurer.

N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres.

"Un état dans l'état d'esprit"

Les chansons de Prévert me reviennent
De tous les souffleurs de Ver..laine
Du vieux Ferré les cris, la tempête
Boris Vian, ça s'écrit à la trompette
Rive Gauche à Paris
Adieu mon pays
De musique et de poésie
Les marchands malappris
Qui ailleurs ont déjà tout pris
Viennent vendre leurs habits en librairie
 En librairie...
Si tendre soit la nuit, elle passe
Oh ma Zelda c'est fini, Montparnasse
Miles Davis qui sonne sa Gréco
Tous les Morrisson, leur Nico
Rive Gauche à Paris
 Oh mon île, Oh mon pays
De musique et de poésie
D'art et de liberté éprise
Elle s'est fait prendre, elle est prise/
Elle va mouri, quoi qu'on en dise
Et ma chanson la mélancolise....
La vie c'est du théâtre
Et des souvenirs
Et nous sommes opiniâtres
A ne pas mourir
A traîner sur les berges
, venez voir
On dirait Jane et Serge
Sur le pont des Arts...
Rive Gauche à Paris
Adieu mon pays
 Adieu le jazz adieu la nuit
Un état dans l'état d'esprit
Traité par le mépris
Comme le Québec par les Etats-Unis
Comme nous aussi
Ah ! le mépris... le mépris

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Le Ballet (diaporama de cent quarante cinq portraits vivants)

Acte  I

Voici une galerie protéiforme, désordonnée et éclectique des portraits de ceux qui ont illustré et marqué notre chère Rive gauche à Paris depuis la moitié du 19ème siècle. Un choix subjectif ? Qu' on se rassure, je n'oublie personne !. D'autres visages rejoindront bientôt la valse (lente) des précédents portraits...
Des deux côtés latéraux du site, dans les colonnes verticales, sont déjà mentionnés les noms de nos plus éminents poètes..
Je vous souhaite une agréable visite sur ce site informatif et analytique dont la vocation essentielle est de réhabiliter L' ESPRIT RIVE GAUCHE, esprit piétiné par le consumérisme délétère et les amnésies volontaires.

C'est Raymond Radiguet qui ouvre le Bal.
Lui succèdent Guillaume Apollinaire, Guy de Maupassant, René Crevel, Michel Leiris, Benjamin Péret, Antonin Artaud, Robert Desnos. Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Alfred Jarry, Arthur Rimbaud, Lautréamont, et Pierre ReverdyJoris-Karl Huysmans, Gertrude Stein, Francis Scott et Zelda Fitzgerald, Ernest Hemingway, Henry Miller, Anais Nin, Pablo Picasso, Amédéo Modigliani, Georges Braque, Elsa Schiaparelli, Edith Wharton, James Joyce, Sarah Illinitcha Stern,  Ella Gwendolen William dite Jean Rhys, John Rodrigo dos Passos, Sinclair Lewis, Nathalie Sarraute, Chaïm Soutine, Henri Matisse, Julius Mrdecai Pinas dit Pacsin, Léonard Foujita, Moïse Kisling, Paul Bourget, Constantin Brancusi, Alexander Calder, Marcel Duchamp, André Derain, Robert Menzie Mac Almon, Joan Miro, Ezra Weston Pound, Pablo Emilio Gargarello, Louis Jouvet, Hippolyte Jean Giraudoux, Charles Dullin, Sacha Guitry, Luigi Pirandello, Alice Evnestre Prin dite Kiki, Albert Camus, André Paul Gide, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Boris Vian, Roger Nimier, Jacques Prévert, Michel Déon, Jean Cocteau, Stephen Hecquet, Pol Vandromme, Alain Robbe-Grillet, Paul Gegauff, Maurice Ronet, Julien Gracq, Roger Vadim, Anna Karina, Serge Gainsbourg, Jane Birkin, Léo Ferré, Juliette Gréco, Françoise Sagan, Bernard Franck, Albert Cossery, Marguerite Duras, Henri Calet, Samuel Beckett, Miles Davis, Jim Morrison, Christa Paffgen dite Nico, Jean-Luc Godard, Léon-Paul Fargue, Allen Stewart Konigberg dit Woody Allen, Alain Souchon, Yves Saint-Laurent, Françoise Giroud, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Georges Simenon, Alain Pacadis, Francis Picabia, Jean-Jacques Schuhl, Patrick Modiano, François Nourrissier, Pierre Drieu la Rochelle, Alexandre Vialatte, Pierre Louys, Gabreil Matzneff, Paul Eluard, Marcel Mouloudji, Maurice Nadeau, Raymond Queneau, Eugèe Ionesco, Marc Chagall, François Truffaut, Jacques Rivette, Christine Sèvres, Georges Bataille, Tristan Tzara, Edouard Bourdet, Louis Aragon, Salvador Dali, Emmanuel Rudzitsky dit Man Ray, André Breton, Roland Barthes, Jacques Laurent-Cély, Philippe Sollers, Jean d'Ormesson.

Il en manque encore une vingtaine.        

La Rive gauche à Paris

L'utopie positiviste du XIXe siècle et son crédo progressiste font place à un individualisme déchaîné et extravagant. André Gide et Marcel Proust donnent le ton littéraire de cette tendance qui s'exacerbe et croît avec le mouvement dada dont Tristan Tzara publie le manifeste. Le surréalisme d'André Breton n'est pas loin. L'Art nouveau foisonnant, fauché par la guerre, cède la place aux épures précieuses de l'Art déco.

Montmartre et Montparnasse : noyaux d'un renouveau culturel et artistique majeur

Durant les Années folles, Montparnasse et Montmartre sont sans conteste les lieux de Paris les plus célèbres et les plus fréquentés, abritant ses prestigieux cafés tel la Coupole, le Dôme, la Rotonde et la Closerie des Lilas ou les salons comme celui de Gertrude Stein rue de Fleurus.

Montmartre, tout d'abord, constitue l'un des centres majeurs de ces lieux de rencontre entre ces intellectuels. Le quartier présente un aspect de modernité avec l'existence de trompettistes comme Arthur Briggs qui se produit à l'Abbaye. Mais pour l'écrivain américain Henry Miller comme beaucoup d'autres étrangers d'ailleurs, le carrefour Vavin-Raspail-Montparnasse est selon ses propres mots « le nombril du monde ». Il y est d'ailleurs venu écrire sa série des Tropiques.

À Paris, c'est plus précisément la rive gauche de la Seine qui est principalement concernée par les arts et les lettres, et tout cela se confirme durant les années 1920. En témoignent d'ailleurs la forte concentration de créateurs qui se sont installés au sein de la capitale française et qui occupent les places du cabaret Le Bœuf sur le toit ou les grandes brasseries de Montparnasse. Les écrivains américains de la « Génération perdue », à savoir notamment Scott Fitzgerald, Henri Miller et Ernest Hemingway, y côtoient les exilés qui ont fui les dictatures méditerranéennes et balkaniques. Il y a enfin les peintres qui forment ce que l'on appellera par la suite « l'École de Paris » et qui regroupent entre autres le lituanien Soutine, l'italien Modigliani et le russe Chagall. Le mouvement surréaliste

L'avant-garde surréaliste occupe pendant les années 1920 le devant de la scène culturelle en apportant de nouvelles formes d'expression à la poésie avec des auteurs comme André Breton, Louis Aragon, Paul Éluard ou Robert Derhou mais également à la peinture au travers d'artistes comme Max Ernst, Joan Miró, Salvador Dali, Francis Picabia, à la sculpture avec Jean Arp, Germaine Richier, voire à la cinématographie avec Luis Buñuel et sa célèbre œuvre Le chien andalou, René Clair et Jean Cocteau. Désormais tourné vers l'indicible, le mouvement avant-gardiste voit ses membres adhérer pour une grande majorité d'entre-eux au Parti communiste français dont ils partagent la volonté de rupture avec la bourgeoisie.

Le monde du spectacle et les influences extérieures

La France des Années folles est largement influencée par diverses pratiques culturelles provenant de l'étranger, et la guerre a accentué cet apport de nouvelles cultures. L'une de ces influences les plus marquantes est le rag qui est rapidement appelé jazz et qui connaît une ascension et une popularité spectaculaires au sein de la ville de Paris. Ce genre de musique a été amené par l'armée américaine et connaît un vif succès en 1925 sur les Champs-Élysées avec la Revue nègre animée successivement par Florence Mills, dit « Flossie Mills » et Joséphine Baker. Vêtue d'un simple pagne de bananes, cette dernière danse avec une furie suggestive sur un rythme de charleston —une musique alors encore inconnue en Europe— l'interprétation d'un tableau baptisé La Danse sauvage. Le scandale fait rapidement place à l'engouement général. Joséphine suscite rapidement l'enthousiasme des Parisiens pour le jazz et les musiques noires. Le charleston se danse en solo, à deux ou en groupe, sur les rythmes du jazz. Il est fondé sur des déplacements du poids du corps d'une jambe à l'autre, pieds tournés vers l'intérieur et genoux légèrement fléchis. De tous les cabarets à la mode, le plus célèbre est celui dénommé « Le Bœuf sur le toit », où l'on voit jouer Jean Wiener, pianiste et compositeur français. Le monde parisien assistant à ces divertissements ne constitue qu'une infime partie de la population française, à savoir les élites. Néanmoins il donne l'impulsion, crée l'événement.

Le rôle joué par les États-Unis

Le jazz est un courant musical en pleine expansion durant cette époque de festivités.

L'influence américaine sur le Paris des Années folles est considérable : le charleston, le shimmy, le jazz, remplissent les cabarets et dancings peuplés au lendemain de la guerre par des soldats américains et anglais mais aussi par un public mondain à la recherche de toutes les nouveautés possibles. Il y a donc le Bœuf sur le toit, mais aussi Le Bricktop's dans le lequel on innove en servant le whisky en salle, nouveauté pour l'époque. Ces cabarets s'ouvrent aux rythmes américains des « Roaring Twenties », l'équivalent anglophone du terme « années folles ». Quant aux phonographes, ils diffusent surtout du jazz joué par des Américains blancs, les musiciens noirs s'étant davantage fait connaître dans des cercles plus restreints durant le conflit. Une soudaine passion et un goût certain pour les États-Unis, ses valeurs, sa culture, caractérise alors le Paris des années 1920, revues et vedettes de Broadway sont achetées au prix fort et imitées par la suite. Mais la France ne se contente pas de récupérer les spectacles d'outre-mer car elle les adapte et parvient même à créer ses propres prestations et représentations. C'est ainsi le cas pour la fameuse Revue Nègre évoquée précédemment qui présente pour la première fois à Paris en 1925 au théâtre des Champs-Élysées, Joséphine Baker, une danseuse se présentant dénudée et plumée, dansant le charleston et multipliant les gestes provocants, sur une musique de Sydney Bechet. Inspirée et influencée par l'Empire colonial français, Joséphine Baker monte La Folie du jour en 1926. Elle reprend aussi des chansons à succès de cafés-concerts telles que La Petite Tonkinoise de Vincent Scotto. La chanson J'ai deux amours en 1930 la consacre comme une star de la vie parisienne, vedette complète qui, à l'instar des chansonniers, ne se contente pas de danser mais commente les airs de musique et donne dans le comique.

Les nouvelles danses

Joséphine Baker dansant le charleston aux Folies-Bergère, à Paris - Revue Nègre Dance (1926).

De nouveaux rythmes font leur apparition: la valse et la mazurka ont laissé la place au tango. Le smoking et le goût pour la « musique nègre », comme on l'appelle à l'époque, repoussent les opinions divergentes. Paul Guillaume organise au théâtre des Champs-Élysées en 1919 la Fête nègre. Six ans plus tard, ce même théâtre propose aux parisiens la Revue nègre. Rue Blomet, le bal nègre attire les esthètes et les curieux. Paris est ainsi devenu au cours des années 1920 un pôle privilégié de toutes les rencontres.

Le Music-hall

C'est aussi la période où le Music-hall remplace définitivement le café-concert. On va au casino de Paris, au concert parisien et au concert Mayol comme on va au théâtre : les spectateurs, les attractions et les chansons se succèdent à un rythme rapide. Les productions artistiques connaissent une ascension fulgurante. On peut donner comme exemples les plus connus Paris qui danse, Cach' ton piano, Paris qui jazz, Mon homme et Dans un fauteuil qui donnent à Maurice Chevalier et à Mistinguett une célébrité internationale. Les Petits petons de Valentine font le tour du monde. L'influence américaine, le grand spectacle, les comédies musicales font le succès des Folies Bergère, les fameuses « Fol Berge ». Elles inaugurent en effet leur cycle avec Les Folies en furie en 1922.

L'opérette

L'opérette prend également un nouveau départ le 12 novembre 1918 avec la première de Phi-Phi d'Henri Christiné et d'Albert Willemetz. C'est un énorme succès sur fond de Grèce antique avec de nombreuses créations fantaisistes. En effet, jusqu'à mille présentations furent jouées en seulement deux années. Un autre grand succès s'intitule Dans la vie faut pas s'en faire, la chanson la plus populaire de Dédé, crée en 1921 aux Bouffes-Parisiens avec à nouveau Maurice Chevalier. Des compositeurs se révèlent talentueux comme le marseillais Vincent Scotto mais aussi Maurice Yvain (le compositeur de Mon homme) ainsi que des auteurs comme Sacha Guitry qui écrit le livret de l'Amour masqué. À l'Olympia, à Bobino où au théâtre de la Gaîté-Montparnasse, on retrouve Marie Dubas et Georgius qui inaugurent le Théâtre Chantant en mettant en scène diverses chansons populaires. Il y a aussi Damia surnommée la « tragédienne de la chanson » ou encore Yvonne George et sa voix de vibrato qui reprend des chants traditionnels. À partir de 1926 cependant, l'opérette américaine vient concurrencer la française avec des titres comme No, No, Nanette, Rose Mary et Show Boat. Les Années Folles sont donc une époque de vedettes et de répertoires variés opérant dans divers lieux festifs.

Le cinéma

Outre la radio, l'autre grand média culturel alors en pleine expansion est le cinéma. Avant la guerre, la cinématographie française occupait une place de leader sur le marché mondial du cinéma. Durant les années 1920, elle se voit néanmoins de plus en plus concurrencée par les États-Unis. Elle perd ainsi finalement sa première place mais se maintient en portant à l'écran de célèbre œuvres littéraires tel Le Père Goriot ou Pêcheurs d'Islande de Jacques de Baroncelli, Thérèse Raquin de Jacques Feyder mais aussi des fresques historiques comme Le Miracle des Loups de Raymond Bernard, Napoléon d'Abel Gance.

Paris, lieu de rencontres littéraires et artistiques

La ville de Paris devient ainsi au cours des années 1920 la capitale des arts et le lieu de rencontre privilégié entre artistes et intellectuels de cette époque. Ainsi, Gertrude Stein présente à Picasso, Braque et Matisse les ouvrages d'Hemingway et de Scott Fitzgerald. C'est à Paris que l'on publie la première édition de l'écrivain irlandais James Joyce. C'est également dans cette ville que s'installe Natalie Clifford Barney qui a inspiré le personnage de Valérie Seymour dans Le Puits de solitude de Radclyffe Hall. De nombreux écrivains issus du monde entier viennent séjourner à Paris. On peut citer Sonia Stern, Elsa Schiaparelli, Edith Wharton, Jean Rhys. Sans compter des Françaises comme Nathalie Sarraute par exemple. Il y a aussi Scott Fitzgerald, John Dos Passos, Sinclair Lewis qui viennent rechercher de la nouveauté, de nouvelles inspirations au sein de la capitale.

Tel est le cas de Kiki de Montparnasse. Avec elle, Xavier Girard nous invite à découvrir en images le monde des peintres de la bohème de Montparnasse (Foujita, Kisling, Pascin, Modigliani, Soutine, Lipchitz, Chagall), mais aussi les écrivains (Hemingway, Joyce, Scott et Zelda Fitzgerald, Robert McAlmon). Vous y croiserez Brancusi, Calder, Duchamp, Gargallo, Van Dongen, Derain, Miró, Matisse, Picasso

Le renouveau théâtral

Le Paris des années 1920, c'est aussi le théâtre qui est essentiellement représenté par quatre metteurs en scène et acteurs principaux à savoir Louis Jouvet, Georges Pitoëff, Charles Dullin et Gaston Baty. Ces derniers décident en 1927 de joindre leurs efforts en créant le « Cartel des Quatre ». Ils ont néanmoins beaucoup moins de succès que Sacha Guitry qui lui triomphe au théâtre des Variétés. Il y a aussi les pièces d'Alfred Savoir, les comédies d'Édouard Bourdet et celles de Marcel Pagnol qui rencontrent toutes un succès certain.

Plus précisément, la représentation théâtrale connaît un vif succès d'audience et un incontestable renouveau au cours des années 1920, tout d'abord au niveau de la représentation scénique. Autour du « Cartel » se développe un effort de création visant à traduire dans la mise en scène les inquiétudes et aspirations de l'époque. Le changement se manifeste aussi dans le choix des thèmes traités et l'atmosphère qui se dégage des œuvres présentées. Mais parallèlement à cela, le public cultivé des élites s'intéresse de plus en plus à des auteurs et des œuvres qui associent classicisme dans la forme et l'opposition réalité/rêve au niveau de l'atmosphère théâtrale. Aussi, le théâtre de Cocteau, les premières pièces de Giraudoux tel Siegfried en 1928 et les œuvres de l'italien Pirandello en sont les plus illustres représentants et connaissent un véritable succès. Cependant, tout cela reste classique dans les modes d'expression choisis et conforme au goût des élites.

Le glas des Années folles

Le krach de 1929 à Wall Street annonce la fin de cette période d'insouciance1. Dès 1928, la salle de spectacle parisienne la Cigale ferme ; en 1929, l'Olympia et le Moulin Rouge connaissent le même sort puis c'est au tour du théâtre l'Eldorado qui est détruit en 1932. Même si la production s'adressait à un large public, on constate que la fréquentation des music-halls et autres dancings se réduit progressivement aux ouvriers et aux employés des villes. Leur univers de la chanson, c'est avant tout celui de la rue, les javas et les tangos des bals populaires, des mariages ou encore des banquets et non celui de la haute société parisienne. En effet, parallèlement à cette culture des élites s'affirme dans le même temps à Paris, une culture populaire qui connaît un succès croissant et finit par s'imposer à la fin des années 1920 et au début années 1930 au travers d'artistes comme Maurice Chevalier ou encore la meneuse de revues Mistinguett.

Les « Années folles » se caractérisent bien par cette volonté de paix intérieure et d'une société qui veut profiter au maximum de la vie tant qu'elle le peut encore, les années à venir étant incertaines. C'est cette société qui se réjouit d'une paix retrouvée et qui découvre dans le même temps les bienfaits de la consommation en s'efforçant au final de prolonger au maximum cette situation de stabilité intérieure.
Blondin, Gainsbourg, Prévert, Sartre, Vian, Gréco, Morrisson, Nico, le Pont des Arts, Zelda Fitzgerald, Francis Scott FItzgerald, Ernest Hemingway. Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau, Simone de Beauvoir, Juliette Gréco, Miles Davis, Picasso, Apollinaire, Breton, Henry Miller et Anaïs Nin et Hemingway après la Première Guerre Mondiale; Camus Sartre, de Beauvoir, Juliette Greco et les Existentialistes après la Seconde Guerre Mondiale. On ne compte plus les intellectuels et artistes de la rive gauche

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