"La mort de Jean-Marc Roberts" par Jean-Marc Parisis

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« Depuis toute Sa Vie ».

Pour mémoire

Une chère écriture est un portrait vivant.

Marceline Desbordes Valmore.

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 Chronique littéraire de Laurence Biava

http://www.lacauselitteraire.fr/la-mort-de-jean-marc-roberts-jean-marc-parisis

Après La recherche de la couleur qui lui valut la saison dernière le 1er Prix de la page 112, Jean-Marc Parisis publie en ce mois d’octobre un livre important à la frontière du récit et de l’essai : il s’agit d’une évocation exemplaire et inégalée de l’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts, disparu en mars 2013 à l’âge de 58 ans.

Grande élégance que cette démarche que d’aucuns s’empresseront, guidés par un immanent besoin de sensiblerie et d’emphase en totale adéquation avec l’époque verbeuse, de qualifier d’hommage direct ou détourné se présentant sous la forme d’un ample exercice d’admiration : d’autres en parleront comme d’un portrait subtil, avisé, précis et dense, ne retenant sans doute que les descriptions, le caractère, le tempérament et la grandeur d’âme de Roberts où se mêlent les souvenirs de Parisis. Il serait réducteur, au-delà de l’« amitié » que Jean-Marc Parisis voue à son éditeur, de ne pas cerner ici les niveaux d’écriture, les paliers d’appréciation, de discernement, les contours d’analyse, les articulations que recèle cet opus, et qui vont au-delà de l’étrange pouvoir de l’écriture merveilleuse de Parisis et du portrait vivant qu’il dessine de Roberts, autour desquels se concentrent et se greffent goûts littéraires, goûts cinéphiles et réflexions personnelles.

Accordons donc à ce livre la place qui lui sied : ne nous gratifie-t-il pas d’une belle et noble réflexion dépouillée de fioritures sur les pouvoirs et les failles de la littérature, ainsi que sur les différentes formes d’écriture ? La mort de Jean-Marc Roberts est un livre « pour toujours » : un de ces livres-pépites qui fait vriller le cœur et qu’on ne peut refermer sans émotion. Destiné à accorder de l’attention à quelqu’un qui n’en a jamais manqué pour lui, perpétuellement amené à sonder le fond des choses, l’écrivain Parisis est généreux, pudique, se révélant entre confidences ajustées, déclarations, révélations, anecdotes… Voyons voir : ce « personnage » de Roberts l’irremplaçable, « enfant rêveur des trente Glorieuses, adolescent verlainien des années Pompidou » à qui ces mots de Baudelaire vont comme un gant, « Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels », possédait une personnalité attachante, quelque chose d’évanescent, de fougueux. Sous la plume de l’auteur, s’en dégage également un côté trublion : L’homme de la pirouette. Un boss dans son Band, moins méchant qu’inattendu, un hors la loi, pour qui « la justice était fiction », quelqu’un qui ne se défaussait pas, il s’engageait à l’instinct, et à l’affect, avec les gens qui le touchaient, « un animal », un type un peu malin, rusé

Jean-Marc Parisis raconte précisément leurs première et dernière rencontres, le style de Roberts, la personnalité, le saint patron, ses rencontres, ses livres, les rendez-vous, les déjeuners, les séances de relecture et de corrections, les coups de téléphone intempestifs : surgissent comme dans un film en noir et blanc le Pont du Temps, la rue Pierre Semard, le Théâtre de l’Odéon, La Maison, ce décor familier, où Roberts affirmait que « l’auteur est innocent, l’écrivain est coupable », où régnait ce fameux (!) esprit de famille – oui, vraiment ? – cette filiation littéraire qu’il voulait faire triompher et son Mentir-Vrai. « Chez lui, répétition ne valait pas mensonge. Il se diffractait, s’atomisait en sincérités épiphaniques » précise Parisis. Les amis du cinéma, de la chanson, du lycée Chaptal et des tout débuts font souffler un vent de nostalgie dans ce livre rare et assurent le service continu du souvenir. « Jean-Marc » toujours ponctué, toujours juste, jamais trouble, revient sur la fin, l’enterrement, la compassion du bonhomme, son œuvre, son goût pour le jeu, pour la transgression, « son sens inné de l’empathie,ce goût du suivi, pas comme les autres éditeurs, quelqu’un qui détonaitJean-Marc Roberts rénovait le décor ». Avec délicatesse, le voile se lève sur ce mystérieux attachement sur lequel le mot d’« amitié » n’ose franchement s’apposer. Ce qu’on entend chez Parisis, c’est un écho à l’espérance. Une amitié de faïence qui n’a pas dit son nom, une amitié véritable et sincère, composée de messages personnels, de musiques intimes que rien ne pourra jamais ternir. L’amitié véritable prend la forme d’une complicité non feinte. Considérée dans sa perfection, elle reste une simple idée. Et certainement un idéal dans la mesure où il est généralement impossible de s’assurer de l’égalité de chacun des deux éléments d’un même devoir en l’un comme dans l’autre. Au fil de ses ébauches et de son histoire personnelle avec son « ami » écrivain/éditeur, il me semble que Jean-Marc Parisis nous incite à nous interroger sur l’existence éventuelle d’une amitié parfaite, c’est-à-dire, sans défaillance aucune, et nous assurer de l’égalité dans les sentiments ressentis chez chacun des deux protagonistes principaux en place, de la notion de devoirs, de volonté, de la réciprocité de ces sentiments constitutifs de l’amitié, de leur répartition, de leur intensité similaire… « si un ami, c’est celui qui vous laisse être ce que vous êtes devenu, qui vous laisse parler et écrire comme vous l’entendez, qui ne vous juge ni ne vous envie, qui vous rappelle dans l’heure, si un ami, ce n’est jamais un con, alors Jean-Marc Roberts fut un ami ».

Effectivement, Modiano et François-Marie Banier peuvent bien passer en témoins pour souligner le charme éloquent de Roberts, « comme écrivain, il avait une grande intuition, un talent qui rappelait un peu René Crevel, mais il était cloué par une flèche empoisonnée qui s’appelait lucidité », persiste en fond sonore l’allitération « Jean-Marc, c’est Jean-Marc », qui revient comme un gimmick entêtant. L’homophonie du prénom et son retour évocateur régulier concèdent une connivence évidente entre les deux individus. Plus question d’opacité dans cette forme de révélation ténue, de connexion mouvementée, où s’esquisse naturellement, au-delà de leurs différences notoires, l’équivalence entre les deux Jean-Marc. Parisis, dans cette volonté d’y mêler habilement ses lectures, relit tous les livres de Roberts et là est toute la quintessence miraculeuse et rigoureuse de La mort de Jean-Marc Roberts :Samedi, dimanche et fêtes ; Affaires étrangères ; Les enfants de fortune ; Affaires étrangères ; La comédie légère ; Toilette de chat ; L’ami de Vincent ; Une petite femme ; Mon père américain ; Cinquante ans passés ; La comédie légère ; Deux vies valent mieux qu’une ; MéchantLa Prière, reviennent en boucle.

De grands passages sur l’écriture et ses prismes, sur ses manques, sur la temporalité, sur le roman, sur l’écriture, sur la littérature, sur tout ce que voulait Roberts sont subtilement définis pour dire le déni de la fin et paradoxalement la fin de l’espoir, la fin de la fiction, la notion d’évitement, la fin d’une certaine critique littéraire, la mort d’une certaine idée de la littérature et la faillite de l’imaginaire. « Roberts, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction ».

Justement, pour ne pas finir, Parisis accentue son propos en reprenant des répliques d’émissions, des citations, des extraits d’articles. Enfonçant le clou envers les deux Anastasie et Javotte (Angot/Iacub) de la littérature graveleuse à la plume mouillée d’acide, il s’exaspère d’une époque saturée d’immatérialité, d’exhibitionnisme frelaté, d’immoralité et de faux-semblants liberticides. Sont ainsi passés au crible le phénomène de rentrées littéraires, de Prix littéraires, l’autofiction selon Doubrovsky, cet indigne « objet littéraire » et puis, comme toujours, il y a cette obsession lumineuse de la mémoire, stigmate mobile et indélébile, que l’on trouvait déjà dans La recherche de la couleur – entre autres –, cette clameur de  la vie, de la mort et de la vie qui vont et viennent et bougent dans les mots. Qui possèdent toujours le goût de l’éternité, de la vérité. Le moralisme de Jean-Marc Parisis, cette façon unique qu’il a de percevoir, de sentir, d’accorder son tempo, de restituer des fragments que deux époques opposent, d’incorporer, de déplorer la perte de la matérialisation qui incarnait les années 70 – à l’égal de Jean-Marc Roberts –, d’évoquer les fantômes de ce temps révolu qui sèment le trouble et la division mais reviennent constamment se cogner à ses tempes, « Les temps avaient changé depuis ces années 70 qui l’avaient vu débuter. A l’époque, le livre était roi. Et reines, la littérature, la philosophie, les sciences sociales », de convoquer ces symboles qui s’invitent au bal du Temps d’avant, de laisser défiler Aragon, Sartre, Deleuze, Artaud, Javal, Pascal Jardin, Pasolini, Delon, Balzac, Gracq, Anders, Debord, pour baliser, corroborer, affermir, démentir, asséner, contrecarrer, contredire, est prodigieux. Parisis et son style irréprochable, impeccablement troussé, sans ratures, sans fausse notes. Un rythme d’écriture tendue qui ne faiblit jamais, enlevée. Des mots gravés dans du marbre, sertis : la vie plus forte que l’écriture. Une vision du monde contemporain extra-lucide, ennoblie par une vision quasi métaphysique de la disparition, de la fuite, de la séparation. Une distinction hors norme ou comment dire le manque en s’économisant le poids du chagrin. Le poids des mots. Préférer écrire que l’on est « déçu » au lieu de « triste », ou bien « je me souviendrai de plus en plus » au lieu de « je n’oublierai jamais » est d’une classe folle.

La mort de Jean-Marc Roberts est bouleversant d’humilité et de bonté. La vie est beaucoup plus intelligente que les hommages. Ce livre possède la grâce immaculée d’une neige de janvier. Et il s’agit d’un Devoir de Mémoire.

littérature rive gauche écriture

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